Religion

Le Temple de Salomon renaît au Brésil

Par Bruno Guinard - lundi 22 août 2016

Le Temple de Salomon renaît au Brésil

 

Entre confusion religieuse et démonstration de force, l’auto-proclamé évêque Edir Macedo, de la Igreja Universal do Reino de Deus (église universelle du royaume de Dieu), a inauguré au mois d’août en plein coeur de São Paulo le plus grand temple du pays, directement inspiré de l’ancien Temple de Salomon décrit dans la Bible.

 

L’édifice est gigantesque, il s’étend sur 100.000,00 m², 126 mètres de longueur, 104 m de largeur et 55 m de hauteur, avec ses deux sous-sols cela équivaut à un immeuble de 18 étage.  A l’intérieur, le temple abrite 36 salles « d´études bibliques », des studios de télévisions (cette église est propriétaire d’une des plus importantes chaînes du pays, la TV Record), un auditorium pour 500 personnes, un parking pour 2.000 voitures, 84 appartements dont celui de l´évêque et de sa famille, qui occupe 1.000 m² en terrasse. La nef, haute de 18 mètres est illuminée par 10.000 lampes, une par personne puisqu’elle est prévue pour en accueillir 10.000 – c’est aussi le nombre de chaises (importées d´Espagne). Dans les sous-sols du temple, on trouve un mémorial et un musée de l´histoire des anciens temples, avec des reproductions d’objets de l´époque biblique. Un autre secteur abrite le futur tombeau d´Edir Macedo et de sa famille…  Les pierres de la façade ont été importées d’Israël, ainsi que les oliviers qui représentent le Mont des Oliviers.  Au milieu de l´autel est installée une « Arche d’Alliance » recouverte de feuilles d’or, enfin, les parties latérales de la nef sont ornées de ménorah géantes (les chandeliers à 7 branches).

 

 

Le temple est inscrit sur la liste municipales des attractions touristiques de São Paulo, très bien placé dans le centre de la ville, il a tout pour en devenir l’un des monuments les plus visités. Mais qu’on le sache, le tourisme n’est pas le but de la Igreja Universal (l’église universelle) et d’Edir Macedo, son fondateur. Inauguré en grande pompe fin juillet, en présence de nombreuses personnalités de tous les secteurs de la société, y compris Dilma Rousseff la présidente du Brésil, le Temple de Salomon est une démonstration de force et le couronnement de 37 ans d´existence de cette église néo-pentecôtiste.  La construction a duré quatre ans et a coûté 226 millions d’euros, c’est tout un pâté de maison que l’église a du acheter et raser dans cet ancien quartier traditionnel du Brás, dans le centre de São Paulo.

 

Brasil Agora : c’est délirant ce méga temple, que représente cette Église Universelle ?

Bruno Guinard : au Brésil, selon les sources officielles elle compterait deux millions de fidèles, mais selon cette église c’est plutôt huit millions. Il s’agit d’une secte néo-protestante, qu’on appelle aussi néo-pentecôtiste, qui fait partie de ce mouvement évangéliste en pleine expansion dans le pays depuis plus de 30 ans. La Igreja Universal, ou IURD, comme on l’abrège ici, a été fondée à Rio en 1977, par Edir Macedo un ancien fonctionnaire comptable qui s’en est auto-proclamé le « bispo », c’est à dire l´évêque. C’est lui qui la dirige jusqu’à aujourd’hui et qui est à l’origine de ce temple. Ce n’est d´ailleurs pas le premier dans le pays, il existe des temples géants dans toutes les grandes capitales d’État au Brésil, en tout ce sont 6.500 temples, mais celui-ci, le temple de Salomon, est le plus imposant et est désormais le siège mondial de cette église, qui est présente dans près de 200 pays. Au Brésil c’est la 5ème institution religieuse en nombre d’adeptes, elle a un poids médiatique considérable puisqu’elle possède 76 radios, 4 revues, une société de production musicale avec des studios d’enregistrement, une maison d’édition avec des dizaines de titres publiés, et enfin la chaîne de télévision TV Record, la plus ancienne chaîne du pays (fondée en 1953) et la seconde en audience (juste derrière la Globo). Edir Macedo a acheté cette chaine à la fin des années 80, alors qu’elle connaissait de gros problèmes financiers ; à l’époque l’acquisition s’élevait à 45 millions de dollars, plus les dettes de 300 millions de dollars qu’il a fallu éponger.

 

Brasil Agora : d’où proviennent de tels moyens financiers ?

BG : en grande partie des dons des fidèles, surtout du « dizimo » (le dixième), ou les 10% de leurs revenus. Ce n’est pas une obligation mais c’est fortement suggéré et de toute façon inscrit dans la doctrine de cette église. Edir Macedo prêche le don de façon très directe, sur le principe que l’on reçoit de Dieu à la hauteur de ce qu’on lui donne. Et ça marche apparemment très bien, puisque les moyens de cette église sont colossaux. C´est d’ailleurs sur ce point, le « dizimo », qu’Edir Macedo est le plus critiqué par ses détracteurs, mais comme de toute façon il prêche l’enrichissement personnel à travers sa « Théologie de la Prospérité », il est parfaitement en accord avec le fonctionnement de son église. Un autre type de don est sollicité deux fois par an, c’est la « Fogueira Santa de Israel » (le feu sacré d’Israël), il s´agit là encore d’une interprétation propre des sacrifices existants dans le judaïsme. La IURD indique que le sacrifice permet d’approcher Dieu, et que plus le sacrifice est grand, plus l’hommage à Dieu l’est aussi. Bien entendu, le feu est symbolique et l’on n’y jette pas des animaux mais de l’argent. L’idée est de sacrifier, ou plutôt se sacrifier directement en donnant ce à quoi on tient le plus, ou qu’on a eu le plus de mal à obtenir. On peut ainsi vendre sa voiture et en offrir le fruit de la vente au « Feu Sacré », ce n’est qu’un exemple, et plus ce fut difficile de l’acquérir, plus le sacrifice est fort, ça remplace la flagellation et toutes les pénitences bien connues des catholiques. Le reste de ses moyens est le fruit des nombreux business de cette église, vente de livres, disques et DVD, publicités, revues, radios et télés, etc ; et comme tous les revenus et investissements sont rigoureusement bien gérés, cette église n’a fait que prospérer.

 

 

Brasil Agora : elle n’est donc jamais inquiétée et ça ne dérange personne ?

BG : cette église est sous surveillance, en tout cas en apparence, car dans les faits elle s’en tire toujours bien.  Son parcours n’est pas de tout repos, par exemple en 1992, Edir Macedo a passé onze jours en prison. A l’époque, le Ministère Public l’avait accusé de « charlatanisme, escroquerie et atteinte à la croyance » mais faute de preuves il s’en est sorti, grâce aussi au soutien de nombreuses personnalités qui défendaient la liberté de culte, comme ce fut le cas de Lula et de Pelé. Il est aussi intéressant de constater qu’après cette affaire, le juge qui était à l’origine de cette accusation a été transféré dans un district populaire aux fins fonds des banlieues de São Paulo et qu’on a plus jamais entendu parler de lui.

Plus récemment, ce nouveau temple de Salomon fait lui aussi l’objet d´un litige avec la mairie de São Paulo. Il a été édifié avec un permis de construire dit de « restauration », et non pas de construction. Hors, il n’y a avait aucun édifice à restaurer à cet emplacement, ceux existants ayant été rasés, c’est bien une construction qui a été faite. Comme le temple se trouve dans une zone « à priorité sociale », la mairie de São Paulo exige aujourd’hui que la Igreja Universal construise, à titre de compensation pour le le quartier, 3.500 habitations populaires. Ceci dit, malgré ce litige, le maire de São Paulo était présent à l’inauguration du temple, tout comme le ministre du Suprême Tribunal Fédéral.

 

 

Brasil Agora : et les autres religions, comment ont-elles réagies à ce temple ?

BG : là aussi il y a des critiques, mais rien de suffisamment dévastateur pour que cela puisse troubler la fête. Certains pasteurs d´églises « concurrentes » le qualifient d’affront à la pauvreté, ou encore de retour en arrière de la foi chrétienne puisqu’on y pratique l´adoration de symboles de l’Ancien Testament. Pour l’église catholique, c’est un coup dur, puisque ce temple fait de l’ombre, par son gigantisme, à la basilique de Aparecida, jusqu’ici considérée comme le plus grand espace religieux du pays. Mais au sein de cette même église catholique, certains en font une lecture plus optimiste (pour elle), en ce sens qu’on observe depuis quelques temps une diminution de la croissance de la IURD, et que ce temple aurait justement été édifié pour impressionner et créer un impact susceptible de ramener des fidèles. Pour les juifs, c’est plus compliqué car la communauté est très divisée sur ce sujet. Au Brésil, elle aurait tendance à bien l’accepter, un mouvement de la jeunesse juive de São Paulo a même récemment déclaré qu’en utilisant les symboles du judaïsme, on peut contribuer à combattre l’antisémitisme. D’autres, plus particulièrement dans la communauté internationale, y voient une usurpation, et même un blasphème. Ceci dit, le consul général d’Israël a lui aussi participé à la cérémonie d´inauguration.

Brasil Agora : le pasteur se transforme-t-il en rabbin et ses temples en synagogues ?

BG : pour Edir Macedo, qui je le rappelle n’est pas pasteur mais évêque (auto-proclamé), le but n’est pas de devenir rabbin, ce n’est pas en rabbin qu’il a voulu se présenter, mais en prophète d’Israël, c’est plus glorieux ! C’est Jésus qui reste la figure centrale de son église, qui est basée sur le Nouveau Testament, mais il veut rappeler que Jésus était juif, que le christianisme plonge ses racines dans le judaïsme. Il ne lésine donc pas sur les symboles, le temple de Salomon, puis la kippa, le talith, les menorah, l’Arche d’alliance, etc…

 

Brasil Agora : c’est tout de même une forme de syncrétisme ?

BG : Edir Macedo n’est pas un compromis près, tout ce qui fait fonctionner les autres religieux l’intéresse, tout ce qui fascine et attire le peuple peut être incorporé à son église. C’est ce qu’il a fait avec le candomblé par exemple, pour mieux attirer le petit peuple, chez lequel les religions animistes afro-brésiliennes sont bien ancrées, il a incorporé dans sa liturgie la plupart de leurs pratiques, les percussions, les chants, mais aussi les transes, les exorcismes… Ayant épuisé cette source, il se tourne désormais vers le judaïsme. Un jour, ce sera peut-être l’islam, avec Edir Macedo on peut s’attendre à tout, une reproduction de la Kaaba en pleine Amazonie, c’est dans ses cordes !

Brasil Agora : pour finir, peut-on parler de secte ?

BG : dans ce cas, la frontière entre la secte et la religion est très fragile, la IURD n’oblige personne, elle ne fait rien ingurgiter aux gens, ne séquestre personne, alors le lavage de cerveau est difficile à prouver, d’autant qu’au Brésil, la législation est assez souple sur le sujet. Bien sûr, comme on l’a vu, il y a des détracteurs, mais cette église peut compter sur de nombreux appuis dans toutes les sphères de l’État. Elle intègre le groupe parlementaire évangélique, qui, composé de diverses églises néo-protestantes/pentecôtistes, siège au Congrès National à Brasilia. Ce groupe, connu comme « Bancada evangélica », avec 73 députés et 5 sénateurs, représente 15% des votes au Congrès National, ce qui est suffisant pour peser sur les décisions politiques et économiques du pays. Ces églises ne sont donc pas considérées comme des sectes, cependant, il y a une vraie polémique sur leur présence au sein de l’appareil d’État d’un pays laïc. Les intellectuels et certains parlementaires relancent régulièrement le débat, mais jusqu’ici cela ne dépasse pas le stade de la rhétorique. La Igreja Universal do Reino de Deus a donc de beaux jours devant elle, et Edir Macedo peut finir les siens en toute quiétude dans son beau et flambant neuf temple de Salomon.

Bruno Guinard

Article publié sur le site Brasil Agora

© photos : DR

Article publié sur Jewpop le 29 décembre 2014