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On ne dit pas «j’ai inscrit mon fils à l’école juive», on dit «j’ai fait une connerie»

Par The SefWoman - vendredi 9 septembre 2016

On ne dit pas «j’ai inscrit mon fils à l’école juive», on dit «j’ai fait une connerie»

 

 

J’ai cédé en juin dernier. Je ne vous ai rien dit parce que je m’attendais à vos réactions. Comme la femme qui cache en rentrant à la maison la housse d’un sac Vuitton, et le soir répond à son chéri «Ça, ça fait des années que je l’ai. Bien avant qu’on se rencontre. J’ai fait réparer la bride chez le cordonnier. Je l’ai remis, ça change un peu», j’ai feinté. Je me suis dit que vous l’apprendriez bien assez tôt. Oui j’avoue, j’ai inscrit Solal à l’école juive. Au-delà du fait qu’il ne capte pas pourquoi, une fois rentré, il est déjà en vacances, ça se passe bien. Enfin à peu près.

 

Quand Betty m’a arrangé un rendez-vous avec le directeur, elle m’a prise dans un coin avec un air de complotiste. Sur le ton de «On va dynamiter le convoi d’Hitler, faut la jouer serré», elle m’a expliqué que je devais m’habiller «tsniout» et être très évasive sur ma situation maritale. «Comme sur Facebook, tu réponds c’est compliqué » m’a-t-elle dit. J’ai eu beau protester «Dans ton école, y a pas un seul enfant de divorcé ?», elle a rétorqué «Si. Mais eux ne demandent pas une ristourne sur la scolarité». Le montant de la scolarité : attaquons le gras de l’histoire tout de suite. Quand la secrétaire m’a tendu le montant…

 

Moi : «Par an ça va, je m’attendais à plus».

La secrétaire : « C’est par mois. La cantine est comprise. Vous savez, une école juive, ce n’est pas une entreprise du CAC 40, on n’est pas là pour faire fortune. Pour nous, c’est des soucis, des soucis et des soucis (oui, trois fois). Faut payer les professeurs de Kodech, les livres en hébreu. Nous perdons de l’argent tous les mois !». Le tout avec l’air de Marisol Touraine qui parle du trou de la sécu, mais avec la J12 ivoire de Chanel au poignet.

Moi : «Et s’il ne mange pas à la cantine et qu’il n’assiste pas au cours d’hébreu et de kodech ?».

La secrétaire : «  Dans ces cas-là, laissez le dans son école laïque. Si vous êtes dans un bon quartier, il réussira à décrocher son bac. A la fac, il rencontrera Mathilde. Il vous expliquera qu’il est tombé amoureux. Vous aurez beau lui payer des vacances en Israël, il l’épousera à l’église. Dans 30 ans, vos petits-enfants porteront un nom juif en mangeant du cochon. A part donner du travail au service des conversions du Consistoire et détruire le Am Israël, vous n’aurez rien gagné».

Comme ça commençait à puer sérieusement, Betty a repris la main en bredouillant «je vais voir avec mon mari, c’est bon, on va s’arranger».

Moi : «Et sinon, pour la sécurité, à part la grande chips en faction à l’entrée, vous avez prévu quoi ?».

La secrétaire : «Il s’agit d’un garde formé par le SPCJ. Il est très compétent. Et n’oubliez pas l’essentiel». Au moment où je pensais qu’elle allait me parler du car de CRS et des agents en civils qui font des rondes, elle a conclu : «Akadoch Barouhou’ veille sur nous !».

 

Contrairement à moi, Solal s’est acclimaté assez vite.

Lundi : V., une maman dont le fils est dans la même classe que Solal, me propose de le prendre un dimanche après-midi. J’ai à peine le temps de lui expliquer que le dimanche après-midi, c’est le moment où il revient ou part chez son père car on est divorcés, qu’elle tapote sur son téléphone. «Attends, j’ai quelqu’un pour toi. Il est séparé depuis 4 mois. Le mercredi après-midi, il ne s’en sort pas avec les gosses. Il est très bien. C’est pas parce que c’est mon frère… vraiment».

Mardi : Monsieur F., le prof de Kodech, m’explique que Solal doit prendre des cours pour rattraper (en CE1 !) son retard en Kodesh. Quand il me dit «la bar-mistva c’est demain !», je lui réponds «c’est dans 6 ans». Quand il renchérit «c’est quoi 8 ans, c’est rien !», je ne peux m’empêcher de lui dire «en scolarité ici, ça commence à chiffrer».

Mercredi : Solal se roule par terre à Monoprix, rayon cahiers, pour avoir des «Tsitsit» comme certains de ses copains.

Moi : «Arrête tout de suite !».

Lui : «Je dois en porter parce je suis juif !».

Moi : «Mais pour quoi faire ?».

Lui : «Parce que je suis juif !».

Moi : «Si tu mets des Tsitsit, tu fais une croix sur les Filets O Fish au Mac Do et la PS3 samedi !».

Lui : «Pourquoi ?».

Moi : «Parce que t’es juif, monsieur j’ai cru que la Halakha c’était comme chez Flunch».

Lui : « Ok. Pas de Tsitsit, mais tu m’inscris au Krav Maga !».

 

Jeudi : Réunion de rentrée. La maîtresse nous explique qu’elle est très contente du niveau de la classe. Pendant une heure, elle fait défiler un Powerpoint sur le programme mois par mois. Quand elle conclut «on va faire du bon travail», la salle est à moitié vide. Faut dire qu’elle est enceinte de… 6 mois.

Vendredi : Je récupère à 18h mon fils, affalé sur le canapé chez ma mère qui a été le chercher. «Je ne sais pas ce qu’il a, il est tout pâle. Il a mal au ventre». Au moment où je m’apprête à expliquer à ma mère que «une assiette de Pkaïla et une brick à l’œuf, ce n’est pas un goûter», je préfère battre en retraite. «Je vais m’arranger pour le vendredi, ça te fait trop de travail».

Lundi : Pas d’école pour Solal, qui a encore l’estomac qui danse le sirtaki. J’appelle le secrétariat en mode détente.

Moi : «Il n’a pas digéré quelque chose. C’est rien, je pense qu’il est là demain »

La secrétaire : «On va faire une berakha pour lui. Refouah Chelema».

Je raccroche et j’ai l’angoisse comme s’il avait une maladie grave.

Mardi : V. m’explique – sans que j’ai rien demandé – «Pour mon frère, c’est compliqué, sois patiente, je sais c’est dur, mais il faut laisser du temps au temps».

Mercredi : Mot sur le carnet de liaison : «Madame, la Tefila du matin est considérée COMME un cours. Il est IMPÉRATIF que Solal y soit présent et à l’heure. Seriez-vous aussi laxiste s’il s’agissait d’un cours de maths ? Cordial Shalom».

Jeudi : Je vais chercher le petit au cours de Krav Maga. La grande Chips n’est plus à l’entrée mais sur le tatami. Je ferme ma gueule et ravale mes méchancetés. Il pourrait casser des noix avec ses orteils.  Mon fils – qui pleure trois plombes après une fessée – passe son temps à faire la crêpe. Dans les airs – au sol – dans les airs – au sol. A la fin du cours, la grande chips qui s’appelle Cédric mais qui préfère qu’on l’appelle Motty, m’explique que mon fils est doué. En invitant Solal à aller se changer au vestiaire, il tente de me rassurer.

La grande chips : « Le Krav Maga n’est pas un sport de combat comme un autre. On l’utilise dans le cadre de la  légitime défense».

Moi : « Oui enfin, il a 7 ans. Il s’est jamais fait agresser».

Lui : «Oui mais maintenant c’est différent. Il est en école juive».

 

 

The SefWoman

Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)

 

 

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Article publié le 24 septembre 2013, tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016 Jewpop