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«Bloc 11», les émotions en otages

Par Jonathan Aleksandrowicz - Lundi 28 avril 2014

«Bloc 11», les émotions en otages

 

 

« Bouge pas ou je bute le lapin ! »

(Réplique de Cyrus/John Malkovich dans « les Ailes de l’enfer »)

 

Pour l’adolescent poète qui s’inspire de la noirceur du bitume ou de la boue de ses émotions pour composer, il n’est pas rare de se voir conseiller par les bourgeois de la pensée – et donc, de l’absence de pensée – de chercher ses motifs dans une beauté plus normée ou dans une émotion plus consensuelle. (Nous parlons de bourgeois de la pensée, il s’agit donc de la beauté et de l’émotion bourgeoises, c’est-à-dire l’absence de beauté et d’émotion.)

 

«Décris la nature, mais aseptisée, que ça ne sente pas le fumier et la moisissure. Évoque des émotions connues et ne trouble quiconque. Si ça baise (et ça baise toujours, au moins un peu : l’émotion érectile valorisera ton texte), qu’il y ait des sentiments, même déçus. Et puis fais sourire les gens, ou mieux, rire : qu’ils aient des traits à raconter à leurs amis. S’ils doivent pleurer, que ce soient de belles larmes : des larmes sans morve, hein ? Il faut qu’ils se sentent grandis par leurs larmes. Si tu fais ça avec tes textes, tu seras, à coup sûr, admiré, et ton talent, vanté. Tu auras même un prix».

 

À la lecture de « Bloc 11 », thriller de Piero Degli Antoni aux éditions l’Archipel, j’ai été ému, j’ai pleuré : j’ai été touché. Auschwitz 1944. À la suite d’une évasion au sein du camp, les nazis, en guise de représailles, isolent dix prisonniers (juifs déportés, prisonniers politiques) toute une nuit qui, enfermés dans le fameux bloc 11, devront au matin désigner l’un des membres de ce groupe pour être fusillé. Durant ce huis-clos, les vérités surgissent, et quand percera l’aube, peut-être l’humanité de chacun se sera-t-elle révélée.

 

J’ai été touché, c’est vrai, mais… «Tu connais le sens du mot « Némésis » ? Un juste châtiment légitimement infligé par l’intermédiaire ou au moyen d’un agent approprié, personnifié en l’occurrence par un redoutable salaud : moi.» (Tête de Brique dans «Snatch» de Guy Ritchie). Car j’ai été touché, mais j’aurais volontiers acheté plusieurs centaines d’exemplaires du roman pour en lapider son auteur, récompensé du prix du meilleur roman policier italien pour l’année 2007.

 

Le résumé du roman comporte cinq éléments émotionnels – Auschwitz, nazis, évasion, représailles, déportés – couronnés par la question morale : leur humanité sera-t-elle encore suffisante pour choisir bien, voire ne pas choisir ? Pour qui a lu quelques textes relatifs à la période, le simple projet de l’auteur de démontrer l’inhumanité des nazis par ce cas de conscience, et, réciproquement, l’humanité éventuelle des détenus du camp, est en tout point nauséabond.

 

Car nous parlons d’un camp d’extermination, le rapport à la morale est donc absent, ou du moins, différent de celui que notre confort contemporain nous offre. Une machine qui extermine se préoccupe-t-elle de moralité ? De même, la pertinence de placer ses personnages, êtres réduits à l’état d’objets de production, modifiables à l’envi de vivants à cadavres, devant ce « terrible » cas de conscience, ne manque pas d’interroger.

 

D’où vient le besoin de l’auteur de mettre en jeu le rapport au Bien et au Mal ? Il ne s’agit pas de répondre : peut-être sont-ce des faits réels ? Et puis, la morale sera évidemment sauve, en fin de compte, dans l’épilogue. Pourtant, réfléchissons : si les victimes sont vues comme le Bien absolu, et les bourreaux, le Mal absolu, alors cette considération risquerait de justifier à l’avenir la perpétration de nouveaux génocides, si les bourreaux sont alors du côté du Bien, de la morale.

 

Plus encore, hors cet aspect éthique qui a échappé à l’auteur (d’où une manifeste incompréhension de sa part de son propre sujet), sa casuistique lui permet de réunir dans une même pièce : des juifs dont l’un est homosexuel, des prisonniers politiques et de droit commun, et même un officier nazi rebelle à l’autorité du Reich. Cet échantillonnage organise le grand procès de l’Histoire dans une évocation anticipée du reality show : «le Bloc 11, c’est Loft Story à Auschwitz !», dirait un chroniqueur en veine d’humour noir. Ce même chroniqueur ajouterait que la plume de l’auteur sert alors de caméra.

 

Certes, si les faits sont réels, mon propos est ignoble. Mais, si les faits sont réels, alors la moindre des corrections de Piero Degli Antoni eût été d’avoir un minimum de talent d’écrivain. Or, de talent, il n’en a qu’un minimum. Les personnages sont construits à coups de clichés. Disons-le froidement : décrire des personnages décharnés ne dispense de leur donner un tant soit peu de chair. Quant à l’intrigue, cousue de fil blanc, elle comporte même une réconciliation finale (la «solution» prêchée par l’auteur ?) ; car, certes, les enfants de nazis sont tout de même humains : on appelle cela des allemands. Or, ces victimes innocentes des crimes de leurs parents lapideraient sans doute l’auteur avec moi tant eux aussi ne servent que de prétexte au sujet du roman.

 

Et tout doit y être, il faut faire couleur locale. L’auteur a d’ailleurs fait un long travail de recherche qui impose un mot typique d’Auschwitz toutes les deux pages. Conséquence mécanique : la Shoah est devenue un sujet littéraire facile, tire-larmes, dont le premier pisseur d’encre sur papier en mal d’émotions à facilement asséner à ses lecteurs, se servira afin de mettre en valeur la dynamique de son histoire (a-t-on déjà subi un roman d’amour sur la période ?). Pas d’erreur : mon propos n’est pas le dénigrement du genre thriller, car, sur le même thème, Dan Simmons a élaboré un roman purement génial «L’échiquier du Mal». Et Dan Simmons écrit de la science-fiction, du fantastique, de l’horreur, mais, avant tout, Dan Simmons a du talent.

 

Demain, de mauvais auteurs s’empareront encore de nos larmes, n’importe lesquelles, pour nous infliger encore la lecture presque obligée de mauvais livres. Ces textes nous plongeront dans nos émotions, comme le torturé dont la tête est plongée sous l’eau, mais ils nous feront paradoxalement perdre notre humanité, la vraie : celle qui réside d’abord dans la pensée. Si cela s’avérait, je prie pour l’avènement rapide du livre numérique, car la lapidation par tablette semble plus douloureuse que par volume de papier.

 

 

Jonathan Aleksandrowicz.  

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