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«California Dreamin’», une histoire du acidisme

Par Ingrid Zerbib - mardi 6 octobre 2015

«California Dreamin’», une histoire du acidisme

 

Ce qu’on remarque en premier quand on découvre la nouvelle BD de Pénélope Bagieu «California Dreamin’», sortie le 17 septembre dernier, c’est son épaisseur. Une épaisseur à l’image de son héroïne de poids, Ellen Cohen, alias Cass Elliot, chanteuse charismatique du groupe américain des années 60 The Mamas and the Papas. Une bande dessinée avec comme personnage principal une Cohen, difficile de résister quand on s’appelle Jewpop. Voici 5 raisons de lire cet ouvrage.

 

1 – Pour les détails crayonnés

 

Alors que Pénélope Bagieu nous avait habitués dans ses précédents opus à un dessin à la palette graphique, cette fois-ci, – à part le passage où est relatée l’histoire de Florence Foster Jenkins, la cantatrice qui chantait faux, personnage central du récent film de Xavier Giannoli avec Catherine Frot, « Marguerite » -, l’ouvrage est entièrement réalisé au crayon à papier. On a d’ailleurs pu suivre sur Twitter les affres de ce procédé pour la dessinatrice, mois après mois.

 

 

L’avantage de ce dessiné au crayon, c’est qu’on perçoit avec plus de force le travail manuel, on mesure le temps passé dans chaque trait, la régalade qui a dû être la sienne quand elle a dessiné les gros plans des visages, les expressions, les boutons d’acné, les taches de rousseur, les bagues d’orthodontie, les masses de cheveux, les choucroutes casher ou non ; et le talent à recréer d’un trait bien placé, d’un crayonnage forcené ou appliqué, les mouvements des personnages, les ombres, les profondeurs, et le ton des phrases dans les phylactères (les bulles, pas les tefilines…). Le tout avec juste un crayon. Bref, en plus de donner bonne mine, cette BD, dans la forme, c’est « 50 nuances de gris ».

 

  2– Pour les trucs qu’on apprend

 

Bien malin, celui qui connaissait l’histoire de The Mamas and the Papas. Pendant les trois heures que j’ai passées à lire les presque 300 pages de cette BD (oui, je lis lentement…), j’ai fait un saut dans le temps, ai découvert les différences entre folk rock et folk pop,  appris le mot « sororité », visionné le clip de « California Dreamin’ » sur youTube, cherché les paroles et lu la fiche Wikipédia du groupe. La satisfaction de s’extraire un instant de sa vie, et d’en découvrir une autre. Cass Elliot, en fait, c’est «Folk me, I’m famous».

 

 

 

3 – Pour l’émotion

 

Outre le fait que le chapitre 6 donne les larmes aux yeux et aux joues, les multiples râteaux, friendzonages non-dits et autres amours non-réciproques que connait Ellen Cohen tout au long de sa vie, du lycée à Hollywood, ne peuvent qu’être touchants. Il n’y a pas de scènes enflammées, mais tout est dans les regards en coin, distillés de ci-de là avec finesse, comme dans la vie réelle. Comme nous, Cass Elliot appartient au peuple ému.

 

4 – Pour le processus de création de la chanson « California Dreamin’ »

 

C’est après de nombreux atermoiements dans la constitution du groupe, faits de va-et-vient, de beuveries, de défonces à l’alcool et au LSD, de tournées des scènes à New York et de manque de succès, que Cass Elliot se retrouve chez sa mère à Baltimore avec les trois autres membres du band, dans le garage aménagé. Alcool, acide, moutarde, space-cake. C’est dans cette ambiance acidique, chez Madame Cohen (qui, soit dit en passant, a une attitude hilarante dans ces pages), que naît enfin la chanson qui fera leur succès, avec paroles, musique et système d’écho avec les voix qui répètent les phrases. Quand on parle de bénédiction des Cohen

 

5 – Pour les éclats de judaïsme.

 

Une épicerie casher, du pastrami, une ménorah en embuscade, un père lunaire fou d’opéra et de ses enfants, sujet aux ulcères psychosomatiques, une mère qui ne veut pas voir sa fille partir, des pogroms russes, des bagels, des hommes en kippa, des patronymes ashkénazes, des étoiles de David sur des tombes. Autant de détails justes, sans être caricaturaux, pour signifier la judéité de l’héroïne.

 

En retraçant l’histoire de Cass Elliot, cette belle des chants avec dessins énormes, Pénélope Bagieu signe, à la pointe de l’épais, un ouvrage touchant et gracieux. Un crayon de soleil.

 

Ingrid Zerbib

 

«California Dreamin’» de Pénélope Bagieu, Edition Gallimard, 280 pages, septembre 2015, 24 euros.

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California Dreamin’ , The Mamas and the Papas sur youTube :


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© visuels : Pénélope Bagieu / Gallimard

Article publié le 21 septembre 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop