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L’Anneau,
d’Albert Bensoussan

Par Cathie Fidler - mercredi 22 mars 2017

L’Anneau,</BR> d’Albert Bensoussan

 

 

« Nous n’y sommes plus, et le merveilleux a sombré dans l’oubli. Et la houle a lavé nos pas, toutes nos amours – musulmane, chrétienne, juive –, et les senteurs d’Alger que je n’ai jamais retrouvées (…) »

Un livre d’Albert Bensoussan, c’est toujours une friandise que l’on souhaiterait dévorer, mais que l’on déguste lentement, si forte est l’envie de garder en bouche le miel épicé que renferme chaque page.

 

Cet anneau-là, ce cercle parfait, renvoie d’emblée au bracelet de cheville que portait la mère de l’auteur, mais aussi au cheminement de la ligne de vie, qui inexorablement, fuit vers l’avenir tout en se raccrochant à son origine, tel le « serpent qui se mord la queue ». Albert Bensoussan prévient du reste le lecteur dès la première page : il lui faudra suivre les sinuosités de cette spirale d’une mémoire « anarchique et folle » avec la même liberté que celle du rêveur qui la déroule.

 

Défi relevé, et avec grand plaisir de lecture. Peu d’écrivains ont cette faculté magique de s’adresser à nos sens avec autant de force qu’Albert Bensoussan. Au fil de cette évocation de son enfance, de son adolescence, de son âge adulte (pas forcément dans cet ordre-là !) ce sont, tour à tour, la vue, l’odorat, l’ouïe, le toucher, le goût, autant que les souvenirs et les personnages évoqués, qui sont les héros de ce récit.

 

Port-Alger-JewPop

 

Il faut dire que ce retour vers l’Algérie de son jeune âge ne manque pas de piment. Ceux, et celles qui n’ont connu ni le lieu, ni l’époque y seront transportés, à tous les sens du terme. Les autres, eh bien, ils en pleureront d’émotion. Le quotidien de cette famille modeste, mais honorée – le père de l’auteur étant revenu amplement médaillé de la Grande Guerre –, les gestes maternels, la piété paternelle, la fragrance des plats, la douceur des pâtisseries orientales, la brûlure du soleil sur le toit-terrasse de leur maison, la blancheur bleutée des draps que l’on y mettait à sécher, les sonorités âpres de la langue arabe, les légendes familiales attachées à l’aïeule … tout cela nous parle, car ce langage-là est universel.

 

De fait, à mesure qu’Albert Bensoussan nous narre son épopée intime, c’est la nôtre qui nous remonte à la gorge, quand bien même nous sommes nés ailleurs. Ce monde disparu, tant regretté, qui ne vit plus que sous la parole ou la plume de témoins mémorieux, rappelle fort celui de la Russie éternelle, dont la langue est demeurée ancrée dans le folklore familial des émigrés – et peu importe si cet idiome fut celui des Cosaques égorgeurs de Juifs… Au-delà de toute logique, et jusque dans l’exil, ils lui sont restées attachés – tout comme Albert Bensoussan, amoureux du français, garde l’arabe au fond du cœur et de la mémoire, alors même que ce pays est à jamais perdu pour les siens.

 

Synagogue-Alger-JewPop

 

Sa mémoire, justement. Quel réceptacle extraordinaire ! Elle est précieuse, car au fil de ces pages, elle fait renaître avec une précision d’orfèvre, non seulement les personnages qui ont peuplé sa jeunesse algérienne, mais aussi les menus détails de cette vie quotidienne ritualisée, certes, mais ô combien libre ! Il nous fait éprouver ce temps béni où les voisins juifs, chrétiens et musulmans vivaient en harmonie « séparés, mais ensemble », et partager les émotions de l’enfant qu’il fut. Et puis, plus tard, il y a ces émois amoureux, racontés avec autant de délicatesse que de richesse lexicale – et là je dois dire que peu d’auteurs font vibrer ainsi un lecteur linguiste. Une surprise se cache au détour de chaque phrase, une pépite, à l’emploi inusité ailleurs, une métaphore, un mot rare… une gourmandise littéraire, en quelque sorte, que l’on savoure en souriant d’aise.

 

Il n’est pas question ici de lever davantage le voile sur le prélude et les vingt chapitres qui composent cette légende d’un siècle disparu, sauf à dire que ce retour nostalgique n’en est pas un. Par la grâce de son talent, Albert Bensoussan maintient en vie ces lieux, personnages, émotions, traditions. Rien de ce qui est évoqué entre ces pages ne saurait disparaître, et en cela l’auteur fait œuvre d’artiste. De la joie et du plaisir, du chagrin et de la mélancolie, du plus que passé comme du presque présent, il tire des tableaux savoureux aux couleurs ineffaçables, autant d’hommages aux êtres aimés qui ne sont plus et, en filigrane, à sa compagne d’aujourd’hui.

 

C’est un chant d’amour filial et conjugal, que cet anneau-là, un symbole intemporel, immortel. On se le mettrait volontiers autour du doigt, en cas de tourment : si Albert Bensoussan dit volontiers « L’écriture nous sauve », il est flagrant que la lecture de ce récit possède cette même vertu. À noter également : la magnifique illustration de couverture, signée Sébastien Pignon, et la qualité de l’édition – autant d’éléments qui ne sont pas dus au hasard, et qu’il convient de souligner.

 

 

Cathie Fidler

 

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Cathie Fidler est écrivain, auteur de plusieurs romans parmi lesquels Histoires floues, La Retricoteuse… du livre d’art Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch et récemment d’un ouvrage consacré à son père le peintre et céramiste Eugène Fidler « Eugène Fidler, Terres mêlées » (Les Éditions Ovadia).

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© visuels : Al Manar / DR

 

Colloque-intellectuels-juifs

 

Article publié le 28 février 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

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