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Laurent-David Samama, l’interview Jewpop pour son premier roman « Kurt »

Par Alain Granat - mardi 21 février 2017

Laurent-David Samama, l’interview Jewpop pour son premier roman « Kurt »

 

Avec son premier roman « Kurt », Laurent-David Samama, journaliste à Rolling Stone, L’Optimum, Les Inrocks, La Règle du jeu… plonge le lecteur dans la tête de Kurt Cobain, étoile filante mythique du rock des années 90. Ne vous attendez-pas à un biopic, « Kurt » est une fiction bouleversante, souvent drôle, remarquablement documentée et empreinte de style, celui d’un jeune écrivain qui s’impose avec un vrai souffle. Jewpop a soumis l’auteur à ses questions. Kurt mais bonnes.

 

Laurent-David-Samama-JewPop


Jewpop : Comment s’est imposé le personnage de Kurt Cobain pour ton premier roman ? Il te fascinait au point de le « mettre en scène », ou tu t’es dit « voilà un superbe sujet de fiction ! » ?

Laurent-David Samama : Mon premier souhait était d’arriver en littérature avec une proposition bien actuelle et une langue qui correspondait au ressenti de ma génération. Ce que je voulais : un premier roman désenchanté, nerveux, cynique, avec une atmosphère grise comme la crise. Cela faisait plusieurs années que j’écrivais des nouvelles (dont certaines furent d’ailleurs publiées dans la revue La Règle du jeu). Et puis j’ai eu envie de plus, de sauter le pas et d’écrire un roman. Début 2015, il y eut cette double rencontre décisive avec Amanda Sthers qui dirige la collection Miroir chez Plon, et Lisa Liautaud, mon éditrice. Le nom de Cobain s’est vite imposé. Il représente un des derniers mythes du rock ; sa trajectoire est météorique. En tout et pour tout, Nirvana c’est trois albums studio et trois albums live. Soit un éclair dans l’histoire de la musique. C’est justement cette irruption soudaine qui m’intéressait. Donc, pour te répondre, Kurt Cobain est à la fois un superbe sujet de fiction et un véritable objet de fascination.

 

Jewpop :  Tu as quel âge quand tu entends pour la première fois « Smells Like Teen Spirit » ? Tu te souviens de ce que tu as ressenti ? Tu étais grunge ?

LDS : Smells Like Teen Spirit sort en septembre 1991. Je ne m’en souviens pas puisqu’à l’époque j’ai quatre ans, j’écoute Dorothée et je suis chouchouté par une famille qui m’engraisse et me dorlote ! Quelques années plus tard, Nirvana débarque par bribes. D’abord pas l’intermédiaire des clips, via MTV. J’en parle beaucoup dans mon livre. Sans MTV et l’essor de la vidéo, pas de Nirvana. À cette époque, mon père voyage beaucoup dans les pays de l’Est, il constate que le grunge prend comme une trainée de poudre et observe toute la jeunesse post communiste qui headbang sur la musique de Cobain. Ça l’intrigue. Il m’initie au rock qu’il aime, c’est-à-dire celui des années 70, et aux nouveautés de l’époque – d’un coté Oasis, de l’autre Nirvana. Et donc surgissement de Kurt Cobain dans ma réalité de petit enfant gâté. C’est vertigineux ! Le mec crie sa rage, son rejet du monde et son envie de mourir tandis que je suis issu d’une famille où les grands-parents (ashkénazes et sépharades) se sont acharnés à vivre, malgré l’Histoire… Ça me plait ! A la fin du collège, je me revois en train de graver des CD de Nirvana empruntés à des camarades de classe pour les écouter très fort sur un lecteur CD. Il fallait le tenir bien horizontal pour qu’il puisse fonctionner. Je n’ai jamais été grunge au sens propre, ni adolescent rebelle d’ailleurs, mais plus le temps passe, plus l’idéologie post-punk de Kurt Cobain me paraît éclairante.

 

Kurt-Cobain-JewPop

 

Jewpop : D’entrée, tu fais face à un drôle d’écueil pour un premier roman : tout le monde connaît la fin tragique du leader de Nirvana… Et pourtant « Kurt » se dévore comme un thriller, avec des descriptions de concerts qui font presque figure de pics d’action, au milieu de passages plus posés et de scènes carrément comiques. Tu avais ce rythme en tête en construisant ton roman ? 

LDS : Je voulais que le livre se lise comme on écoute une chanson de Nirvana : fort, vite, à bout de souffle. Le grunge est un héritage du punk qui avait un principe : jouer le plus rapidement possible ! Pour les lecteurs qui ne connaissent pas, je leur conseille d’aller voir sur YouTube quelques vidéos du sympathique groupe fondé par un coreligionnaire, les Ramones. C’est plutôt éclairant. Pour en revenir au livre, il y a un enchaînement de chapitres rapides et de passages plus descriptifs. Autrement dit, des montées et des descentes qui correspondent en fait aux shoots de Cobain…

 

Jewpop : Tu écris – entre autres – pour l’édition française de Rolling Stone. Le journalisme musical a une influence sur ton style ? Des plumes qui t’ont définitivement marqué ? 

LDS : Avant d’écrire sur la politique, le foot et les idées, ma première obsession, c’est le rock ! J’ai signé mes premiers papiers dans Rolling Stone, une institution. J’avais tout juste vingt ans. Belkacem Bahlouli, le rédacteur en chef du magazine, m’a pris sous son aile et m’a appris à écrire « simple et efficace », mais aussi à utiliser la « formule qui tue » pour attraper le lecteur. Par la suite, j’ai officié aux Inrocks, sous la houlette de Pierre Siankowski. Avec lui, l’optique est plus gonzo. On va sur le terrain, on vit les choses directement et on les raconte. J’ai vécu de l’intérieur les sessions d’entrainement des Femen et je me suis fait embrasser par Asia Argento dans une suite du Bristol ! Pas désagréable et hyper formateur ! (rires)

 

Kurt-Courtney-JewPop

 

Jewpop : Tu ne vas pas échapper à la question juive de l’interview ! Côté Kurt, avec ce pur prénom de SS, on a rien trouvé à se mettre sous la dent. Par contre, Courtney Love avait accordé une longue interview au magazine Heeb en 2009, parlant de sa grand-mère maternelle juive comme d’une « bitch », qu’elle ne voyait qu’une fois par an à Pessah. Étrangement, cette interview a disparu du site, et on ne retrouve plus que la couverture du magazine où elle pose, terriblement sexy. Tu l’avais lue ? Tu crois qu’elle a fait pression sur Heeb pour la faire disparaître ?

LDS : Connaissant Jewpop, je m’y attendais un peu ! Allez, on ne va pas se mentir, Kurt Cobain, c’est l’opposé du juif « bon vivant » : il se détruit sciemment, flirte avec le suicide jusqu’à se donner la mort. Et pourtant, tout au long de sa courte carrière, Kurt fut entouré d’israélites, comme on disait à l’époque, à commencer par David Geffen, son producteur. Pour la petite histoire, le shooting de la pochette de « Nevermind » (sur laquelle on aperçoit un bébé nageant en direction d’un billet d’un dollar) s’est déroulé au 12435 Chandler Blvd, à North Hollywood, en Californie. À cette adresse, on trouve aujourd’hui une synagogue !

 

Courtney-Love-Heeb-JewPop

 

Pour en revenir à Courtney Love, je me souviens surtout des photos qui illustraient l’article de Heeb. On voyait la veuve Cobain en petite lingerie avec ce titre hallucinant : « Je me fous du passé »… En me plongeant dans les recherches pour le roman, j’ai relu des commentaires sur ses déclarations de l’époque. Love parlait de sa judéité reniée « même si elle fait partie de son sang ». Dans l’interview, elle aborde surtout le sujet épineux des royalties de Nirvana qu’elle percevait a minima tandis que « des hommes d’affaires juifs » s’enrichissaient sur son dos. Mais à vrai dire, rien de nouveau sous le soleil. Déjà de son vivant, Courtney Love voyait son mari comme la poule aux œufs d’or. Il se peut qu’elle ait fait pression sur Heeb ou bien peut-être est-ce simplement le magazine qui a reculé devant la tournure des choses. Toute cette histoire mériterait un bon reportage dans Jewpop !

 

Jewpop : Les thèses farfelues sur la mort de Kurt, ça te fait rire ? 

LDS : Ni rire, ni pleurer. Elles accompagnent le mythe Cobain et témoignent d’un truc immuable dans l’histoire de l’Art : le public aime les ascensions rapides et se délecte des drames. Mais surtout, l’opinion a du mal avec les créateurs, ceux qui décident un beau jour de se placer en dehors des cases, à l’écart du jeu social, aux marges. En fin de compte, ce qui fait la force de Kurt Cobain, c’est sa différence. Sa vie est un témoignage. Kurt montre qu’un autre chemin est possible. Finalement, c’est assez juif comme attitude…

 

Jewpop :  Tu réfléchis déjà à un nouveau projet de livre ? Des idées ? Tu peux nous en parler ? 

LDS : Je réfléchis à un nouveau roman, quelque chose de romantique et de personnel. Comme le dit Michel Houellebecq : « Je n’en ai pas fini avec l’amour ! » Blague à part, il y a aussi un projet d’essai sur le « football de gauche ». Il s’agit d’une question qui intéresse beaucoup le supporter du PSG que je suis.

 

Jewpop : Même si les lecteurs de Jewpop sont plutôt jeunes et fans de rock, voilà un petit exercice pour conclure cette interview : donne en moins de 100 mots envie à un vieux qui n’écoute que du Sardou et qui a toujours été clean de lire « Kurt ». Tu vas y arriver !

LDS : Dans ce cas, je vais vous lire les toutes premières lignes du roman. Elles devraient ouvrir des perspectives fantastiques aux amateurs du « Temps béni des colonies » ! Je me lance :

L’Amérique est une gigantesque banlieue pavillonnaire. Une succession de maisons coquettes entourées d’un carré de pelouse tondu au millimètre. Propre. Impérativement propre. Comme dans les films. Comme dans les séries. Et un peu comme le triangle pubien des housewives bovariennes.

 

Interview réalisée par Alain Granat

© photos : portrait Laurent-David Samama © Bruno Klein  / DR

Article publié sur Jewpop le 20 janvier 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017  Jewpop

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