Culture

Le renouveau du Colloque des intellectuels juifs de langue française

Par Jewpop - vendredi 24 mars 2017

Le renouveau du Colloque des intellectuels juifs de langue française

 

Les 19 et 20 mars, le Colloque des intellectuels juifs de langue française qui se tint pour la première fois le 24 mai 1957 dans une Maison de l’OSE, à Versailles, renaîtra après son interruption au début des années 2000, sur le thème de « La Montée des Violences ». Les philosophes Joseph Cohen et Raphael Zagury-Orly, coordinateurs de l’événement avec la Fondation du Judaïsme Français, répondent aux questions du magazine Tenou’a.

 

Pourquoi relancer le Colloque des intellectuels juifs de langue française ?

 

Joseph Cohen : En effet, il s’agit bien d’une relance du Colloque des Intellectuels Juifs de Langue Française. Car, nous nous inscrivons entièrement dans l’héritage et la tradition de cette institution, fondée en 1957 par Edmond Fleg, Léon Algazi et Aron Steinberg. Et c’est pourquoi, d’avoir conservé l’appellation d’origine était important pour nous. C’était là une façon d’assumer pleinement le legs du Colloque en cherchant à le porter aujourd’hui. Et ce malgré toutes les difficultés qu’un tel geste engage. Car assumer cet héritage, en cherchant à le faire parler aujourd’hui, suppose une responsabilité non seulement à l’égard de ce que fut le Colloque, mais aussi devant les questions et les crises urgentes qui traversent notre époque. Double responsabilité donc qui nous engage aussi devant ce que ce Colloque est appelé à devenir. C’est pourquoi relancer le Colloque, c’est réinterroger son essence à l’aune des questions critiques de notre actualité. Et ajoutons aussi que de relancer le Colloque, comme nous nous sommes engagés à le faire, signifie également complexifier les termes mêmes de son intitulé, et donc questionner ce que l’on appelle aujourd’hui un intellectuel, la judéité et le rôle tout comme le statut de la langue française. C’est dire, tout entièrement repenser cette rencontre exceptionnelle entre la pensée, la judéité et la langue française. Nous savons que cette rencontre a créé d’uniques percées à la fois dans les sciences humaines qu’à même le judaïsme lui-même – et le Colloque aura été le vecteur de cette créativité ! Or notre dessein aujourd’hui est celui de réanimer et de réveiller, d’inventer aussi, et pour notre époque, de telles possibilités inédites de pensée.

 

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Raphael Zagury-Orly : Le Colloque fut fondé en se donnant la tâche ardue, mais nécessaire, de reconstituer une communauté ravagée par la guerre et la Shoah. Les intellectuels juifs français se devaient de reconstruire l’identité juive française tout en lui donnant la possibilité de retrouver la confiance envers la République et ses institutions. Aujourd’hui, après avoir reconstitué cette communauté, après l’avoir organisée en institutions et retissé son lien avec la République, la communauté se tient devant des dilemmes, des difficultés, des crises d’un tout autre ordre et se doit d’adresser un tout autre questionnement. Car, en effet, cette communauté doit, plus que jamais, re-questionner ses multiples rapports : à la notion même de communauté et au judaïsme lui-même, à la France, à Israël, à l’Europe, etc. La communauté doit se confronter à ce qu’elle est devenue en se reconstituant une identité. Et évidemment, elle se tient devant une tout autre configuration historique et socio-politique : le statut et le rôle de la religion juive dans cette communauté ne sont aucunement les mêmes qu’il y a 70 ans ; la fondation et l’histoire de l’État d’Israël ont très certainement changé la perception qu’ont les juifs d’eux-mêmes ; l’indéniable travail de mémoire et de reconnaissance engagé par les différents pays européens aura lui aussi été déterminant dans la façon que juifs et non-juifs perçoivent l’antisémitisme, ce qui n’aura pas empêché l’antisémitisme en Europe de se transformer et ainsi de revenir et se dissimuler sous d’autres masques ; et aussi, les retombées du conflit israélo-arabe en France ainsi qu’en Europe ne cessent de provoquer une communauté de plus en plus déboussolée, confuse et en quête de solutions. Chacune de ces situations irrésolues exige, en effet, un nouvel espace de réflexion et de questionnement au sein duquel devront se poser toutes les contradictions, dilemmes et paradoxes de notre actualité. Or, c’est précisément cela qui nous engage à réinventer le Colloque des Intellectuels Juifs de Langue Française. Réinventer, aussi, car notre tâche n’est plus la même. En effet, notre époque récuse toute solution générale ou résolution homogène capables de résoudre ou de dénouer les dilemmes et les paradoxes qui nous affectent. Il nous fallait ainsi créer un espace où peuvent s’inventer et se proposer d’autres modalités singulières de réponses face à des dilemmes et des paradoxes inédits.

 

Pourquoi vous être concentrés sur la thématique de la violence ? La judéité a-t-elle des choses particulières à dire sur ce thème ?

 

RZO : Il n’appartient pas aux organisateurs de ce Colloque de déterminer ce qu’est le judaïsme, ni non plus de prôner la réponse de la judéité au regard de ce que nous avons appelé ‘la montée des violences’. Nous cherchons, bien plutôt, à éveiller toutes les questions – et la question de la violence relève aujourd’hui pour nous de l’urgence – au cœur de la multiplicité des modes d’être du judaïsme français. Ayant dit cela, nous avons déjà répondu, en partie, que la judéité n’est pas un particularisme. Elle serait, bien plutôt, une singularité entretenant un certain rapport à l’universel, un rapport certain à l’humanité et une responsabilité à l’égard de notre société en général. C’est pourquoi, s’il y avait des tentations de particularisme ou encore de communautarisme aujourd’hui, un tel Colloque chercherait à les déjouer en ouvrant un débat à la fois dès plus ouvert et pourtant non moins exigeant et tout entier concentré sur la tâche de redéfinir, voire de réinventer – c’est dire aussi de réactualiser – le rapport entre la singularité de la judéité et l’universel.

 

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JC : Ce rapport, là où se rejoue la singularité de la judéité et l’universel, nous tenons à le déployer dans toute sa complexité afin de révéler ce qu’il peut autoriser et permettre. La singularité de la judéité, loin de tout particularisme, cherche à marquer au cœur du présent une attention à la spécificité et à l’exceptionnalité de chaque « cas » sans lui appliquer une règle générale ou une norme abstraite. En ce sens, la judéité ne doit pas craindre la nécessité d’inventer un cadre spécifique pour chaque « cas » critique. Elle ne doit pas craindre cette nécessité en s’orientant toujours sur le souci d’humanité et une responsabilité renouvelée à l’égard de la langue, c’est dire aussi de la culture, française. Ajoutons aussi encore un mot sur cette singularité de la judéité dont tout l’effort se doit de définir et de proposer un rapport inédit à l’universel. Un mot quant à l’expérience historique singulière de la judéité. En effet, cette expérience historique nous rappelle en quoi l’universel ne se constitue qu’en se souciant toujours, non pas uniquement de son histoire propre telle une épopée ou une légende, mais surtout des singularités historiques, des événements singuliers qui rythment chaque moment de son devenir. Vous l’aurez compris, ce Colloque ne pourra pas éviter de s’interroger sur les contre-coups et les effets de « spectralité », ce que nous avons aussi appelé les « revenances », des événements traumatiques de l’histoire de notre humanité. C’est aussi dire qu’un tel Colloque exigera de repenser, et de redéfinir pour notre contemporanéité, la relation entre la singularité de la judéité et l’humanité – non seulement une manière de contrer le particularisme, mais aussi une façon de refaire entendre la voix de la judéité dans les questions universelles qui concernent tout un chacun.

 

Vous avez coordonné le Colloque avec la Fondation du Judaïsme Français. Quel rôle a joué cette Fondation dans cette coordination, et comment avez-vous conçu la mouture de son premier événement autour de « La montée des violences » ?

 

RZO : Ce qu’il nous faut rappeler ici, c’est qu’une grande Fondation émanant des communautés juives de France se soit tout entièrement mobilisée dans la relance du Colloque et ait ainsi cherchée à engager un questionnement sans complaisance quant au judaïsme français – sa situation actuelle, les différentes directions qu’il aura empruntées depuis la Shoah, son rapport à ses « propres » textes, à sa tradition, à son histoire. Or ce questionnement exige une indéniable prise de risque. Et en effet, la FJF s’engage, par la reprise du Colloque, dans une réflexion quant à ce que signifie aujourd’hui notre « vivre ensemble » en se proposant de repenser le rapport entre le judaïsme et la France. C’est bien là que se situe l’ampleur de son geste, inscrit à même son nom : repenser le fondement de la rencontre entre le judaïsme et la France. Il s’agit d’une certaine manière, en réexaminant la relation entre le judaïsme et l’identité française, de courir le risque de se refonder elle-même. Et il aura fallu un grand courage, perspicacité, vision, lucidité de la part de cette Fondation – de la part de son Président, Ariel Goldman, de son Directeur, Patrick Chasques, ainsi que de tous les membres de cette équipe – pour s’exposer à la tâche de se réexaminer au risque de devoir se redéfinir. Mais n’est-ce pas là le geste même d’une Fondation digne de ce nom : car une fondation ne peut prétendre au nom de fondation que si elle s’engage à perpétuellement se refonder.

 

JC : Soulignons aussi – et c’est là que réside la singularité du Colloque – que nous nous sommes donnés comme commandement d’y accueillir toutes les tendances, tous les courants, toutes les orientations du monde juif aujourd’hui. Ainsi, le Colloque est pluridisciplinaire et fera intervenir philosophes, psychanalystes, sociologues, politologues, économistes, historiens, juristes, artistes, théoriciens de l’art et de l’image, mais aussi des hommes et des femmes de terrain. Et nous chercherons à continument mettre en dialogue ces différentes approches, voire même à provoquer un débat aussi constructif qu’exigeant entre ces différentes voix. C’est aussi pourquoi il était impensable pour le Colloque de ne pas se situer au cœur de l’espace public et des enjeux sociétaux de notre actualité. Et l’enjeu est précisément de maintenir une exigence de pensée, de complexité, de problématisation tout en veillant à être dès plus ouvert à tous. Les questions de notre contemporanéité sont bien trop graves et importantes pour les cantonner dans un espace circonscrit et réservé, quel qu’il soit. Il nous faut à la fois élaborer une parole exigeante et critique tout en requérant de cette parole qu’elle soit dès plus ouverte et démocratique.

 

 

Entretien réalisé par le magazine Tenou’a

 

Le Colloque des intellectuels juifs de langue française se déroulera les 19 et 20 mars au Conseil Économique et Social Environnemental, Place d’Iéna, 75016 Paris.

Renseignements et inscriptions sur le site de la Fondation du Judaïsme Français.

 

 

Joseph-Cohen-JewPop

 

Joseph Cohen est, depuis 2007, professeur de philosophie au University College de Dublin. Il est aussi professeur invité de philosophie ou chercheur affilié dans de nombreuses universités européennes. Il a publié deux ouvrages consacrés à Hegel, Le spectre juif de Hegel (Paris, Galilée, 2005) et Le sacrifice de Hegel (Paris, Galilée, 2007) et un ouvrage sur Emmanuel Levinas intitulé Alternances de la métaphysique. Essais sur E. Levinas (Paris, Galilée, 2009). Il a aussi co-écrit, avec Dermot Moran, le Husserl Dictionary (London, Continuum, 2012) et co-dirigé avec Gérard Bensussan Heidegger. Le danger et la promesse (Paris, Kimé, 2011).

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Raphael Zagury-Orly est, depuis 2004, Professeur de philosophie à l’Ecole des Beaux Arts – Bezalel (Israel), et de 2010 à 2014 a été, Directeur de son programme de Master de Beaux-arts (MFA). Il est actuellement chercheur invité au Département de Philosophie de l’Ecole Normale Supérieure (Paris). Depuis 2014, il a été professeur invité ou chercher affilé de philosophie dans de nombreuses universités européenne: à l’Université de Heidelberg (Allemagne), à l’Université de Rome – Sapienza (Italie), à la Staatliche Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe (Allemagne). En 2011, il a publié Questionner encore aux Editions Galilée.

Joseph Cohen et Raphael Zagury-Orly ont co-dirigé plusieurs collectifs: Judéités. Questions pour Jacques Derrida (Galilée, 2003) ; Heidegger. Qu’appelle-t-on le lieu ? (Gallimard, 2010) ; Derrida. L’événement déconstruction (Gallimard, 2012) ainsi que Heidegger et « les Juifs » (Grasset, 2015).

Ils publieront prochainement un ouvrage ensemble sur Heidegger et l’antijudaïsme.

 

© photos et visuels : Fondation du Judaïsme Français / Daniel Franck / Arié Elmaleh /DR

 

Article publié le 13 mars 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

 

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