Cinema

Métamorphose d’une mélodie

Par Elise Goldberg - dimanche 6 juillet 2014

Métamorphose d’une mélodie

 

«Dans quelles poubelles trouve-t-on des disques yiddish ?» s’étonne Muriel. Réponse de Socalled : «Dans les poubelles juives.» Cet échange filmé par Claire Judrin et Fabrice Vacher, à première vue provocateur, résume bien les deux directions explorées par leur documentaire Métamorphose d’une mélodie, les pulsions de vie et de mort du yiddish aujourd’hui.

 

Le yiddish est voué à l’oubli puisque ceux qui sembleraient le mieux à même de le préserver s’en désintéressent. S’en délestent peut-être. Et pourtant il existe des artistes prêts à fouiller les détritus pour le sauvegarder. Et, qui par leur inventivité, sont capables de lui redonner vie. Alors, mort programmée du yiddish ou perpétuation à travers une forme de renouveau ? C’est toute la finesse, toute l’humilité de ce film de ne pas livrer de réponse univoque.

Loin d’un optimisme candide, le film a l’intelligence de ne pas se focaliser sur les seuls lieux où le yiddish subsiste, continue d’être enseigné, parlé, chanté. Il interroge les spécialistes : Rachel Ertel, Bernard Vaisbrot. Il écoute les locuteurs. Leurs enfants. Leurs petits-enfants. Que survit-il de yiddish en eux ? Il pointe les traces ténues, les manques. Constat âpre de Rachel Ertel, dont les analyses sans détour qui balisent le film, presque assénées, font sentir tout le tragique de cet effacement. Elle cite le poète Jacob Glaststein : «Le sac à héritage est vide.»

Non seulement le yiddish disparaît en tant que langue, mais il laisse chez l’individu une «béance» que rien ne vient combler. Car que signifie le yiddish quand on n’est pas religieux ? Pour certains, comme Evelyne Judrin, la mère de la réalisatrice, l’identité juive s’est réduite à la langue, une langue parlée par des grands-parents aujourd’hui disparus. Des hommes et des femmes se succèdent en plan fixe. L’un prononce une phrase sans difficulté. L’autre fouille sa mémoire pour en extraire quelques expressions. Une femme fredonne une mélodie dont une maigre poignée de mots émerge d’un lalala. Quand la main plonge dans le sac à héritage, la récolte est au petit bonheur la chance.

Et si la survie du yiddish passait par la musique ? Les réalisateurs emmènent la chanteuse Muriel à Montréal. Elle va rencontrer Josh Dolgin, alias Socalled, figure du klezmer hip-hop. C’est l’occasion de découvrir le parcours captivant de Muriel, sa démarche de réappropriation, sa conquête tardive du yiddish. Ensemble, Socalled et elle vont en faire quelque chose, de cet héritage. Le sac ne contient rien, ou si peu ? Tels des prestidigitateurs qui ont exhibé l’endroit et l’envers vide sous les yeux du public, les deux musiciens en font jaillir un petit bijou hip-hop, véritable tube en puissance. Sacrilège ? Mais le propos du hip-hop, comme le fait remarquer Socalled, n’est-il pas de parler d’où l’on vient ? Par la métamorphose d’une mélodie, Muriel, Socalled et les réalisateurs réussissent une forme de perpétuation.

 

Elise Goldberg

Métamorphose d’une mélodie, documentaire de Claire Judrin et Fabrice Vacher, au cinéma le Balzac (1 rue de Balzac 75008 Paris) en présence des réalisateurs les dimanches 15, 22 et 29 juin à 11h30.

La bande-annonce du film

 

BANDE ANNONCE / METAMORPHOSE D’UNE MELODIE from Fabrice Vacher on Vimeo.

 

La bo du film, A beymele, arrangé et produit par Socalled

 

Bande originale du film Métamorphose d’une mélodie from Fabrice Vacher on Vimeo.

 

© photos : DR

Article publié le 14 juin 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop