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« Portes et murs », de Astrid Von Busekist

Par Noemie Benchimol - mardi 23 août 2016

« Portes et murs », de Astrid Von Busekist

 

 

Un souvenir personnel comme entrée en matière : en hypokhâgne, juive orthodoxe, je ne me présente pas aux devoirs du samedi. La directrice me convoque et m’assène cette phrase terrible qui me hante encore aujourd’hui : » Mademoiselle, vos pratiques d’un autre âge n’ont rien à faire dans un lieu de culture tel que celui-ci ».

 

Je me croyais laïque, je me découvre exclue d’un espace auquel je croyais appartenir. Il existait pourtant des aménagements raisonnables, qui ne portaient pas préjudice à l’égalité entre étudiants et qui auraient été satisfaisants pour tout le monde. Mais non. Car la laïcité à la française rime souvent avec exclusion du fait religieux, qui se doit d’être invisible, discret. Il faut se plier ou sortir du jeu social. À l’autre extrémité du spectre, face aussi absurde car sans nuance, on trouve la tolérance aveugle de toutes les pratiques religieuses, depuis la séparation des sexes jusqu’au voile intégral.

 

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Entre ces deux alternatives, dont l’actualité nous prouve quotidiennement l’insuffisance, le professeur de théorie politique Astrid Von Busekist nous offre avec ce livre une plongée savante, érudite autant qu’audacieuse théoriquement, dans le eruv juif. « Pratique indigène et marginale, l’eruv défie le récit libéral de la séparation et lui oppose une variation à la fois sur la souplesse et sur l’immatérialité. Aux murs du libéralisme, il substitue la compénétration des espaces. Sans renoncer à la liberté et à l’égalité des individus, sans ignorer l’égalité morale des personnes, sans tourner le dos à la justice démocratique. », écrit-elle ainsi.

 

Plutôt que de se répandre comme d’autres en déclarations creuses sur ce que devrait être la société, elle préfère analyser rigoureusement comment fonctionne ce cas existant, qu’elle rend paradigmatique d’un certain mode d’être, marginal mais profondément intéressant du eruv, cette frontière qui permet aux juifs orthodoxes de porter le jour du shabbat.

 

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Alors qu’on s’attendrait à ce que les sources primaires soient malmenées ou passées sous silence, Astrid Von Busekist, professeur de théorie politique à Science Po et rédactrice en chef de la revue Raisons Politiques, réussit le coup de force de présenter ces sujets talmudiques éminemment techniques avec beaucoup de simplicité et de modestie. Elle analyse de même minutieusement les débats citoyens et juridiques qui ont entouré la création de eruvin, que ce soit en Angleterre, aux États-Unis et en France. À ce travail de décorticage des faits et argumentations, s’ajoute un troisième niveau, de théoricienne cette fois, sur les stratégies argumentatives mises en place par les communautés particulières en vue de faire accepter dans l’espace public leur libre-exercice du culte, a priori garanti juridiquement.

 

Aux justifications hétérologiques « c’est ma religion, c’est comme ça », qui crispent, sont agressives et clôturent le dialogue, l’auteure oppose les justifications logiques et homologiques qui prennent la peine de traduire dans la rationalité dominante les raisons, justifications bienfaits, d’une telle pratique religieuse. « La justification homologique peut également dessiner des hiérarchies cette fois-ci du côté du droit séculier… Le libéralisme inverse alors la charge de la preuve : « Si vous ne consentez pas à traduire à mon intention ce qui règle votre vie interne, je ne peux pas vous comprendre » C’est le prix de la démocratie ; lorsqu’il est consenti, ce type de justification est même la condition d’une conception de la tolérance fondée sur le dialogue. » Analyse-t-elle très justement. Il faut que les représentants religieux et communautaires ainsi que la raison publique acceptent ce décentrement, condition nécessaire à une « tolérance dialogique ».

 

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Cette frontière invisible mais absolue du eruv est finalement une porte d’entrée modeste et ambitieuse dans le problème fondamental de la pensée politique aujourd’hui, le problème de la frontière « Question de croyance, d’irrationalité, d’incompréhension, d’usurpation de l’espace pour les uns ; de libération, de protection, de facilitation du quotidien, d’égalité entre femmes et hommes pour les autres, l’eruv met en scène le jeu de l’inclusion et de l’exclusion, le débat sur l’intérieur et l’extérieur, le réel et l’imaginaire. Il interroge le temps, le temps cyclique, mais aussi l’interdiction temporaire, le temps de la ville et la manière dont il s’articule à l’espace. Il défie et interroge la place que nous faisons ou que nous devrions faire à la religion dans la sphère publique. Il parle de la mixité, ou à l’inverse, de l’uniformité culturelle et sociale. Lui-même frontière, invisible et éphémère, souple et solide, mais aussi contraignante et absolue, l’eruv invite à redessiner les cartes. »

Astrid Von Busekist signe là un essai très important en pensée politique.

 

Noémie Benchimol

 

Article publié dans l’édition française du Jerusalem Post, publié avec l’aimable autorisation de son auteur

Portes et Murs. Des frontières en démocratie, de Astrid Von Busekist (Albin Michel, 2016). Commander sur Fnac.com (15,50€)

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Article publié le 22 août 2016. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016 Jewpop / JPost

 

 

 

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