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Qatar, les nouveaux maîtres du jeu

Par Jeremie Boulay - dimanche 29 septembre 2013

Qatar, les nouveaux maîtres du jeu

 

Le Qatar ou l’invention de l’État-sponsor. Aux antipodes de l’arlésienne, voici un État omniprésent, aussi activiste que prolixe, qui véhicule désormais tous les fantasmes des observateurs et analystes. La planète est désormais un Monopoly grandeur nature où, à grands renforts d’investissements et d’interventions, l’émirat sunnite multiplie les vitrines, les parts de marché et les prises de paroles. Comment une petite péninsule a gagné son pari d’un entrisme démesuré mais réussi sur tous les plans de l’international… Le Qatar ou les nouveaux maîtres du jeu mondial : six auteurs, journalistes, politologues, économistes (Olivier Da Lage, Mohammed El Oifi, Renaud Lecadre, Willy Le Devin, Michel Ruimy, Jean-Pierre Séréni / Editions Demopolis, 7 mars 2013) se sont réunis pour construire une réflexion passionnante et solidement documentée, loin des clichés et caricatures sur l’économie politique, sociale et religieuse d’un pays hors-norme, devenu puissance émergente et acteur-clé de bien des conflits. La réussite du « vilain petit Qatar », comme ses détracteurs le présente, n’est pas sans rappeler la place à part que le jeune État d’Israël occupe sur l’échiquier des peuples et des nations.

 

Le Qatar, spécimen d’un succès sans précédent, galvanisé par des voisins malveillants. État-défi dont le miracle se reproduit chaque jour, cette presqu’île du golfe Persique est née dans la douleur, quand il a fallu, à l’image de l’État hébreu, rompre dans le sang avec le protectorat britannique et accéder à la souveraineté en dénouant les conflits régionaux, repousser les influences extérieures et créer les bases d’une société pérenne. C’est alors le libéralisme économique qui a prévalu, coexistant dans une sorte d’alliance contre-nature avec l’héritage conservateur wahhabite, comme Israël a intégré le corpus et vestiges des droits ottoman et talmudique. La frénésie de l’indépendance est allée de pair avec une insolente insatiabilité de développement économique et social. Seul un homme peut alors conduire le pays vers la croissance tout en le protégeant de l’extérieur. Ce sera une succession de princes, prétendants, chefs et dignitaires dans un micro-État où, comme pour chaque excroissance inattendue du monde arabo-musulman, l’émirat a besoin d’un homme fort pour imposer une hyperactivité de desseins et de prospérité. Le clan Al-Thani est alors un mini-likoud, où chaque personnalité a systématiquement tenté de s’imposer comme le successeur chargé de tuer le père. Constamment contraint aux arrangements territoriaux, tiraillé entre ambitions personnelles et constructions institutionnelles, c’est toute la complexité du grand écart permanent entre les rôles de gardien farouche des traditions et grand ordonnateur des libéralisations.

 

Liaisons dangereuses et partenariats affectifs, le Qatar a, comme Israël, très tôt choisi ses amis et défini ses ennemis. Si une distance de deux mille kilomètres les sépare, il est indéniable que l’ambition assumée d’une respectabilité les rapproche. Le soutien indéfectible des États-Unis est alors primordial. Rien ne peut ni ne doit fâcher le grand ami américain, et l’obsession d’exister comme de survivre à l’isolement géographique passe nécessairement par cette alliance intouchable, quitte à renforcer le jeu dangereux de la croisade anti-iranienne, et tout entreprendre pour contenir les velléités du croissant chiite. Soutien fidèle, les relations que le Qatar poursuit avec les États-Unis relèvent d’un souci pragmatique de protection absolue, en contrepartie d’une source sûre et stable d’approvisionnement dans le golfe. Ce qui l’oblige bien souvent à subir des pressions parfois très fermes sur la politique intérieure, telle la vérification du contenu de certaines programmations de la chaîne Al Jazeera, ce qui n’est pas sans rappeler les remontrances parfois acerbes de la Maison Blanche à Jérusalem sur la question des colonies ou des interventions militaires… Mais à Doha, rien n’affecte le dynamisme ambiant du monarque qui, de la cour de son palais à celle des Grands, tient à s’impliquer tous azimuts. De l’affaire des infirmières bulgares au printemps arabe, des rencontres secrètes aux cérémonies officielles, le Qatar est devenu la plaque-tournante des ordres politiques qui se font et se défont. Là où l’on pouvait railler la diplomatie de salon ou les secrets d’alcôve du Quai d’Orsay, c’est désormais la péninsule aux commandes avec un Cheikh omniscient et une seconde épouse très active, duo qu’on pourrait résumer au proverbe arabe éloquent mais empreint d’une véritable realpolitik, « Là où la diplomatie a échoué, il reste la femme ».

 

« Strange power of Qatar » titrait en 2012 Hugh Eakin dans la prestigieuse The New York Review of Books. Un territoire aussi étroit que l’esprit est large et la vue longue, là où l’Etat hébreu rêve de se fondre dans la masse et ne plus faire la Une des actualités, le Qatar recherche au contraire par tous les moyens à être visible et gagner une stature pour masquer sa vulnérabilité. Quand la Turquie cherche à assurer sa mainmise sur le Machrek, quand l’Irak a été défaite et l’Iran aux aguets de la communauté internationale, quand l’Arabie Saoudite s’est empêtrée entre ses alliés et ses aspirations salafistes, le Qatar a hissé sa monarchie pétro-gazière en interlocuteur incontournable, dynamisant ou dynamitant à sa guise les régimes voisins, islamisant la parole publique arabe, tout en misant sur les économies les plus prospères, toutes les tractations possibles et les accords de coopération. Cheval de Troie de l’islamisme pour les uns, chantre insolent du capitalisme pour les autres, le Qatar ne laisse donc personne indifférent, preuve s’il en est de sa participation abondante et réclamée du monde associatif aux organisations nationales et internationales. En cela, l’ouvrage collectif traite de façon didactique tous les pans d’une société qui s’importe ou se finance. A l’instar du panarabisme utopique de Nasser, voici donc venu le temps du «Qatarisme» où, à rebours des théories de la construction de l’État moderne chères à Norbert Elias, c’est la «déterritorialisation» qui a fondé la puissance.

 

Qatar et Israël, et si nous avions là le secret d’un couple improbable qui pourrait s’unir pour la paix de la région ? On regrettera que l’ouvrage ne traite à aucun moment cette question, ni les interactions insoupçonnées qui se nouent autour du conflit israélo-arabe. Car la question mérite d’être posée, à l’aune des contradictions qui émaillent une relation des plus originales. Si Al Jazeera a couvert avec une partialité pyromane toute la seconde Intifada, c’est l’émirat qui a été l’un des premiers à assumer la création d’un bureau diplomatique de liaison et de représentation commerciale dès 1996. Et si Khaled Mechaal, numéro Un du Hamas s’y est installé après y avoir été invité, ces derniers mois, les câbles WikiLeaks bruissent de plus en plus d’un déplacement officiel de l’émir à Jérusalem en novembre prochain… Le Qatar, un vernis occidental sur un système tribal, la solution vient peut-être de cette mixité improbable qui a réussi.

 

Jérémie Boulay

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Article publié le 16 septembre 2013, tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2013 Jewpop