Ils sont partout

Le demi juif et la Rolls-Royce

Par Mathieu Grimoire - mardi 10 décembre 2013

Le demi juif et la Rolls-Royce

 

 

Je vous vois venir. Vous avez lu le titre et déjà, vous préjugez du contenu de cet article. Vous vous dites, les juifs et le luxe, ou les demi-juifs et le demi-luxe, c’est un classique du genre. Même des juifs parlent de luxe, c’est dire ! Sachez que vous y êtes presque. Dans cette histoire, il est question d’or ou de demi-or, d’une Rolls-Royce bien sûr mais aussi de désordres intestinaux, de pluie, d’Afrique et de quelques plantes et animaux bizarres, aussi.

 

Vous avez vu Invictus, nouillerie cinématographique qui romance un épisode sportif de 1995, autour d’une nation un peu bigarrée qui remporte la Coupe du Monde de rugby disputée sur ses terres ? Oubliez tout, Morgan Freeman, Matt Damon et le reste, y compris Scott Reeves, et remplacez-les par Nelson Mandela, François Pienaar et notre idole du jour, à savoir, Joel Stransky. C’était un « demi-juif » (j’ai jamais vraiment compris cette expression, surtout qu’on dit jamais demi-athée genre « moi, je crois pas en Dieu, mais seulement 182,5 jours par an et 183 les années bissextiles » mais passons). Vous vous en doutiez un peu mais je vous le confirme, le père du sus-nommé a lui aussi perdu un bout de chair vers 8 jours (« aouch ! » rétrospectif, je suis encore traumatisé) et a dû ânonner un bout de Torah peu après ses treize ans, alors qu’il préférait déjà le cuir du ballon ovale à l’argent des rimmonim. Son fils a dû être dispensé de Talmud Torah par sa mère, pas juive.

 

 

Joel Stransky, rugbyman de son métier (le sport venait de devenir professionnel, à une époque où Frédéric Michalak était encore un pré-pubère boutonneux), demi d’ouverture de son poste, est un genre de demi-dieu (oui, Stransky est demi-beaucoup de choses) en Afrique du Sud depuis un jour de juin 1995. Petit rappel historique : avant 1992 et la politique courageuse du président Frederik De Klerk qui mit fin à l’apartheid, la sélection sud-africaine (les Springboks, un genre d’animal énorme et poilu typiquement local, comme le kiwi en Nouvelle-Zélande ou le bistrotier mal aimable en France) est pratiquement boycottée. Elle redécouvre le haut niveau international et la joie indescriptible des déconvenues, avec une mêlée concassée, des plaquages dans le vent, des courses d’ailiers asthmatiques (il se murmure qu’au 100m, le meilleur ailier sud-africain faisait 85m). Bref, à l’époque et jusqu’à la compétition, on se dit que les Springboks n’ont à peu près aucune chance, l’Australie (championne du monde en 1991), l’inévitable Nouvelle-Zélande, la France (victorieuse impressionnante d’une tournée aux antipodes l’été précédent), l’Angleterre ou même l’Écosse (vainqueur du Tournoi qui ne comptait alors que V Nations) semblaient supérieures.

 

Et c’est là que la magie du sport, que dis-je le doigt de Dieu, survient : l’équipe sud-africaine dévore tout crus les champions du monde australiens (comme le rugbyman aime la viande fraîche, on parle de Wallabies, un genre de kangourou, fondant sous le palais d’après les critiques gastronomiques), avale une équipe de Roumanie un peu avariée et croque celle du Canada, trop tendre : des pays végétariens, dont les équipes sont symbolisées par le chêne, sans doute parce qu’ils jouent comme des glands[1] et par la feuille d’érable, certainement parce que la feuille recouvre la pierre et que personne ne joue au rugby avec des ciseaux. Après un quart de finale inattendu contre les Samoans (qu’on appelle Manu, peut-être pour les faire descendre),  l’Afrique du Sud défie notre cher XV de France (symbolisé par un coq, c’est-à-dire un animal qui n’est ni intelligent, ni rapide, ni habile, ni effrayant, merci les Romains de nous avoir refourgué un symbole aussi lamentable).

 

De magie, il est question ce 17 juin 1995. On joue pendant shabbes, donc Dieu punit tout ce petit monde en faisant tomber des trombes d’eau. Dans des circonstances d’arbitrage particulièrement favorable (Bevan, vendu !), le XV de France tombe, avec les honneurs, les armes à la main (19-15) après avoir pourtant glorieusement mais inutilement dominé son adversaire.

 

 

On n’avait pas encore tout vu : le lendemain, sous le soleil, Jonah Lomu éclabousse (appréciez le jeu de mots et avouez que vous l’aviez raté) de tout son talent l’autre demi-finale contre l’Angleterre. Eux, c’est la rose rouge de Lancastre, rappel de la guerre des Deux-Roses et de la maison Lancastre/Tudor qui vainquit la maison d’York, bref une histoire d’aristocrates fin de race, qui se battaient entre eux alors que l’important, c’est la rose. Donc, Lomu, qui n’est pas le sujet du jour, contribue à qualifier pour la finale le XV à la Fougère. Ah, oui, pour qui jouait donc Jonah Lomu ? Pour l’équipe la plus déprimante chromatiquement : la Nouvelle-Zélande. Habillés tout en noir de la tête aux pieds, on dirait des gothiques.

 

Magie, miracle, ou manœuvres frauduleuses, toujours est-il que si les critiques gastronomiques apprécient la viande de wallaby, les critiques gastro-entéritiques ont eu fort à faire avec notre groupe de fougères. La décoction de fougère doit servir à soigner la constipation sans doute, vu les désordres intestinaux qui ont frappé les Néo-Zélandais dans les jours précédant la finale. Malgré tout, ils arrivent en favoris de la finale du 24 juin. En face, deux coreligionnaires (Joel Stransky, donc, et Ruben Kruger, paix à son âme, troisième ligne de cette équipe) et la Rolls-Royce.

 

Je vous arrête tout de suite, ce n’était pas une épreuve paralympique, les Sud-Africains n’ont pas joué en voiture pendant que leurs adversaires devaient jouer à pied. Mais ce doux surnom était celui de l’arrière sud-africain André Joubert, supposé être la star de l’équipe. Aussi vif qu’une Lada en panne, il sera éclipsé par l’incroyable Stransky. Durant cette mémorable finale, il est l’auteur de trois pénalités et deux drops, dont celui de la victoire, arrachée en prolongation (15-12). Et vlan les Néo-Zélandais, bande de moisissures végétales. C’est ainsi que Nelson Mandela Freeman put remettre le trophée en vermeil de la Coupe du Monde à Matt Damon.

 

 

Vous voyez bien que c’est pas parce qu’on parle d’or et de Rolls-Royce qu’on doit forcément parler de séfarades. Avouez que je vous ai bien eus, non ?

 

Mathieu Grimoire

 



[1] Rendons à Caesar : si André Santini me lit, qu’il soit remercié pour ce bon mot qu’il avait eu à l’encontre d’un garde des Sceaux, Pierre Arpaillange

 

© photos : DR

Article publié le 5 décembre 2012. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2013 Jewpop