Fashion

Arnys, l’histoire d’une famille de tailleurs juifs qui a habillé
Le Corbusier, Mitterrand et… Fillon

Par Alain Granat - vendredi 21 avril 2017

Arnys, l’histoire d’une famille de tailleurs juifs qui a habillé </BR> Le Corbusier, Mitterrand et… Fillon

 

Quelle meilleure publicité pour la marque Arnys que la révélation par le JDD des « cadeaux » offerts par un mystérieux admirateur de François Fillon, pour un montant de 48 500 euros en costumes et divers accessoires. Comme on a l’esprit mal tourné chez Jewpop, on s’est demandé si son tailleur était juif. Bonne pioche, Arnys est de la maison !

 

Créée en 1933 par Jankel Grynberg, devenu Grimbert, fils d’une famille de commerçants juifs russes qui émigra en France à la fin du XIXème siècle après un passage par une prison allemande, la maison Arnys connaîtra un destin exceptionnel et unique, habillant tout ce que comptent les arcanes du pouvoir et de la fortune parisienne. A git geschaft*, comme on dit en yiddish.

 

Tailleur sur la rive droite, Jankel a deux fils, Léon et Albert, qu’il pousse à faire des études supérieures. Léon fait médecine, mais un problème de santé l’oblige à interrompre ses études. Pour lui assurer son avenir, Jankel lui achète une boutique sur la rive gauche, le quartier où les deux frères se sont fait des amis étudiants. Les Grimbert traversent alors la Seine et Arnys, marque à la consonnance soigneusement connotée british, prend pied dans ce quartier chic, intellectuel et grand bourgeois, devenant le premier magasin de shmattes** (de luxe) au sein d’un environnement dédié aux livres et à l’art. Après la guerre, Léon et son frère Albert, qui se sont associés, habillent des figures telles que Prévert, Hemingway, Cocteau, Sartre, Le Corbusier, pour qui ils inventent un look sur-mesure, fait de matières rares et nobles, de formes classiques revisitées et de couleurs subtiles, rehaussées d’infimes détails qui font la différence, le style Arnys.

 

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Serge Moati et l’une de ses vestes « Forestière » de chez Arnys

 

Léon Grimbert est un styliste de génie. En 1947, l’architecte Le Corbusier allait aussi, sans le savoir, bousculer les codes de la mode masculine. Lorsqu’il pousse la porte du magasin situé 14 rue de Sèvres, il a en tête une veste de ville souple qui pourrait lui  permettre de travailler en toute aisance, mais avec élégance. Léon Grimbert va alors s’inspirer des vestes des gardes-chasse de Sologne pour lui créer sur-mesure (c’est le credo toujours de mise aujourd’hui chez Arnys) une veste de velours noir côtelée, qui reste la pièce emblématique de la marque (revisitée depuis en différentes matières et couleurs),  très remarquée lorsque François Fillon porta La Forestière alors qu’il était Premier ministre, en visite au fort de Brégançon où Nicolas Sarkozy passait quelques jours de vacances. Célèbre adepte du modèle, Serge Moati en possèderait plus d’une vingtaine !

 

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Jean et Michel Grimbert

Après la mort prématurée de leur oncle Albert et celle de leur père Léon, les frères Jean et Michel Grimbert reprennent le flambeau familial. Parés de leur look de dandys, ils ajoutent à la touche Arnys désormais célèbre leur philosophie du vêtement masculin : lignes floues, souplesse des coupes, noblesse des matières et souci du détail. Mais surtout, leur magasin devient le lieu privilégié du tout-Paris politique et culturel, qui se croise dans les cabines d’essayages, de François Mitterrand qui y achètera son mythique feutre à la Léon Blum et se rendra lors de l’historique cérémonie au Panthéon en costume Arnys, à Andy Warhol et même… Yves Saint-Laurent, séduit par « l’élégance irréprochable » et « l’audace caractéristique » qui définit, selon les frères Grimbert, le style Arnys.

 

Leurs costumes sont réalisés dans les règles de l’art. Si vous désirez vous offrir (ou si vous avez un ami fortuné qui souhaite vous faire un cadeau, comme dans le cas de François Fillon) un costume Arnys, vous devrez vous présenter à pas moins de trois rendez-vous et choisir entre trois mille étoffes différentes ! Chaque pièce demande environ 70 heures de travail*** pour un budget d’environ 6000 euros. Arnys a été racheté en 2012 par LVMH, et le magasin de la rue de Sèvres est désormais sous l’enseigne Berluti (le chausseur de Roland Dumas). Jankel Grynberg, à n’en pas douter, serait fier du parcours accompli par ses descendants.

 

Alain Granat

 

PS : si vous voulez m’offrir un costume Arnys, merci de me contacter à alain@jewpop.com

 

*Un bon business, une bonne affaire, en yiddish

 

** vêtements, fringues, en yiddish

 

*** Vous connaissez sans doute cette vieille blague juive du type qui admire un costume dans la boutique de Moyshé Grynberg, tailleur de père en fils. Il rentre dans le magasin et demande « C’est combien le costume en vitrine ? ». Moyshé : « C’est 6000 euros ». Le type : « 6000 euros ! C’est une fortune ! » et Moyshé répond : « Vous comprenez, j’envoie d’abord mon associé Yankel en Nouvelle-Zélande pour trouver les moutons qui produiront les laines les plus soyeuses, ensuite il va en Inde avec la laine pour trouver les plus belles teintures, puis en Écosse pour sélectionner les meilleurs tisseurs et ensuite à New-York, où l’étoffe est coupée par les plus grands tailleurs de Brooklyn, et enfin à Londres, pour les finitions réalisées avec les plus belles doublures en soie. Après, bien sûr, il faut trois essayages pour que le sur-mesure soit absolument parfait. Voilà pourquoi il coûte 6000 euros ! ». le type : « Ah oui, là je comprends mieux… Mais c’est dommage, il me le fallait pour demain ». Moyshé : « Demain ? Pas de problème, vous l’aurez ! ».

© photos : DR

 

Article publié le 13 mars 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

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