Cinema

La robe Jérusalem de Miri Regev à Cannes : arrière-goût et arrière-garde

Par Olivia Cohen - mercredi 24 mai 2017

La robe Jérusalem de Miri Regev à Cannes : arrière-goût et arrière-garde

 

 

« Holy shit » ! C’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit quand j’ai vu la très kitsch robe de montée des marches de notre ministre de la culture Miri Regev à Cannes. Et je crois qu’en fait, c’est le dernier mot. Pas une sacrée merde, mais une merde sacrée. Une façon de ne rien comprendre au sacré de Jérusalem, dont on ne fait pas usage cynique et politique sans le pourrir de l’intérieur, sans le désacraliser justement. Une façon, aussi, de ne rien comprendre à ce qui fait le véritable geste politique et artistique : l’intelligence de son dispositif.

 

Miri Regev est plus connue ici pour ses harangues contre les artistes qu’elle juge « traîtres » à la nation et dont elle menace sans vergogne de couper les fonds publics si leurs idées lui semblent contraires à la doxa nationaliste officielle (sans que ces menaces ne soient traduites dans les faits, mais cela donne tout de même un ton).

 

Elle s’est aussi illustrée pour son usage calculateur de l’histoire et de la culture sépharade, dont elle fait un combat d’arrière-garde revanchard alors que c’est un enjeu important qui devrait être fait « pour » et non « contre ».

 

La robe donc. Qualifiée par tous les journaux ce matin de political and fashion statement fait par Regev en l’honneur des 50 ans de la « réunification » de Jérusalem. Je mets des guillemets parce que Jérusalem me semble moins réunifiée que jamais et que cette vision possessive de Jérusalem ne me va pas. Mais ce n’est pas la question ici. Je veux juste réfléchir sur la nature d’un tel geste.

 

miri-regev-Cannes-JewPop

 

Un haut doré, subtile allusion à la Yerushalaïm shel Zahav, la Jérusalem d’or que chantent les poèmes. Ce haut, assez joli, est suivi d’une meringue robe de mariée qui se finit par un paysage réaliste de Jérusalem. Tous les symboles y sont, pas un ne manque, depuis le Mur des Lamentations jusqu’au Dôme du Rocher. La finesse dans toute sa splendeur. Comme la littéralité de l’image ne suffisait pas, Regev s’est senti le besoin d’en rajouter par un commentaire aux accents lyriques, mais lyrique excluant, tu vois, un peu le lyrisme des mauvais nationalistes qui chantent l’unité et l’union quand elles ne concernent que soi :

This year we are celebrating 50 years since the liberation and reunification of Jerusalem, I am proud to celebrate this historic date through art and fashion, and I am happy that this work by Israeli designer Aviad Herman is so moving and honors the beautiful status of our eternal capital Jerusalem.”

 

Ouais, ben non. Désolée mais déjà, ce n’est pas de l’art et je vais t’expliquer pourquoi. En premier lieu parce qu’un geste artistique se suffit à lui-même, il n’a pas besoin du secours de la parole pour expliquer et appuyer ce qu’il fait. Il le fait, c’est tout. Et les intelligents comprennent, les autres s’interrogent. Le geste artistique possède une multiplicité d’interprétations possibles, une ouverture. Miri Regev, obsédée par l’unicité et l’indivisibilité, a voulu nous fournir l’interprétation unique en même temps que la performance. Elle a fait comme ceux qui racontent une mauvaise blague et qui poussent leur lourdeur jusqu’à l’expliquer péniblement ensuite.

 

Deux grands exemples de political statements efficaces et forts à la fois, pour la cruauté de la comparaison.

Le poing levé dans un gant noir de Tommie Davis et John Carlos aux JO de 1968. Une image digne, silencieuse, dans laquelle le symbole faisait signe vers ce qu’il symbolisait : une solidarité avec les mouvements des droits civiques, un cri peut-être, nous sommes vos champions olympiques mais aussi vos victimes. Celui d’Ambrogio Lorenzetti, ensuite. Plus ancien puisqu’il date du XIVème siècle à Sienne. Ce maître de peinture a peint une Annonciation célèbre puisque c’est le premier tableau où les perpendiculaires au plan du tableau convergent en un seul et même point.

 

Annonciation-JewPop

 

Dans cette Annonciation, Marie, porte une boucle d’oreille à l’oreille gauche. Pour tous ceux qui touchent un peu à l’iconographie chrétienne, c’est un scandale. Marie la mère de Dieu est une femme modeste, pure, pas une putain qui se maquille et porte des bijoux. Interrogation, bizarrerie qui attire l’attention. Figurez-vous qu’en fait, cette boucle d’oreille était un political statement de Lorenzetti puisque comme l’a montré l’historien de l’art Daniel Arasse, au XIVe siècle à Sienne, les femmes juives devaient porter comme signe distinctif, comme étoile jaune avant l’heure, je vous le donne en mille…. une boucle d’oreille à l’oreille gauche. Et Lorenzetti, ce génie, de dire à ses contemporains chrétiens : si vous voulez marquer les femmes juives, il faut marquer celle-là aussi, notre Marie.

 

Les deux gestes sont faits au nom de ceux qui ne peuvent pas parler, dont la parole a été confisquée. Au nom de qui Miri Regev parle-t-elle ? Pas du mien, qui porte pourtant Jérusalem en mon cœur.

 

Loin de la grandeur des gestes évoqués, celui de Miri Regev est petit, puéril, mesquin, évident. Sauf à consentir de qualifier d’art les productions officielles commandées aux artistes dans les autocraties pour servir des idéologies, la robe, là, c’est un objet de propagande, pas un objet de mode ni d’art. Ça manque cruellement d’humour, d’allusions, ça ne crée pas d’interrogations, ça n’intrigue pas, ça agresse visuellement et intellectuellement.

 

Quitte à vouloir apporter Jérusalem au Festival de Cannes, un joli geste aurait été un sac ou une minaudière avec un décor de Chagall, ou peut-être un bijou, qui dirait à la fois la judéité de Jérusalem et son universalité. Et avec le silence surtout. Le silence comme respect de l’intelligence des autres, le silence comme invite. On lui aurait alors demandé : « Avez-vous voulu dire quelque chose, Miri Regev, avec ce sac Chagall qui symbolise Jérusalem ? », et elle aurait souri mystérieusement en répondant cryptiquement : « Seulement si vous y avez vu quelque chose, l’interprétation ne m’appartient pas… »

 

Bon, ça, c’est dans mes rêves, avec une ministre de la culture qui aurait de la classe.

Tout ce qu’elle a réussi à faire Miri Regev, avec sa robe et sa Jérusalem au ras du sol, c’est un accident que toutes les femmes ayant porté une robe trop longue connaissent : la piétiner.

 

Olivia Cohen

 

Olivia Cohen est correspondante de Jewpop à Jérusalem.

Retrouvez toutes ses chroniques ici

 

© photos et visuel : DR

 

Article publié le 18 mai 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017  Jewpop

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