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Maman, j’ai rencontré un médecin
SJP : Non pas Sarah Jessica Parker, mais Single Jewish Princess. Sacha est juive, a dépassé 30 ans et n’est toujours pas mariée. Pour le plus grand malheur de sa mère et de sa grand-mère. Elle nous fait voyager dans son univers de célibattante attachiante, quelque part entre Sex and the City et Comme t’y es belle !
Vendredi soir était un shabbat comme les autres. Mes sœurs et toutes mes cousines sont là ; elles sont toutes mariées. Le sujet se recentre autour de mon interminable célibat. Sous les pressions intergénérationnelles de ma mère et de ma grand-mère, j’ai cédé. Hier soir, j’ai testé les cours de Torah et j’ai rencontré un garçon très spirituel, le dénommé Dr Miracle.
Lundi, 19h30, boulevard Saint Germain, il pleut des cordes. J’arrive au cours, trempée, frisée et déjà excédée, le public n’est pas tout à fait celui auquel je m’attendais : âgé et déjà marié. Mais qu’est ce je fais là ? L’orateur, agrégé de physique, développe un obscur parallèle entre la science et la foi. Certains mots réveillent mon cerveau embrumé : gravité, relativité… J’ai déjà entendu ça : flashback, lycée Carnot, Seconde 1. Perdue quelque part entre les atomes et les ions, je décroche. Déjà que je n’y comprenais rien à l’époque… Là, c’est carrément le dialecte d’une autre planète. Dans ces moments là, god bless geeks et particulièrement Steve Jobs. Je textote, check mon Facebook et what’s app. Mes copines participent à un afterwork malheureusement composé de 80% de filles, la soirée s’annonce officiellement pourrie. Il est 20h45, je n’en peux plus. Ils viennent d’annoncer qu’un dîner sera servi dans trente minutes. Mon cerveau crie « cours ! », mon estomac dit « reste ! » : je décide de patienter.
Enfin, le repas est servi. De bonnes surprises apparaissent, trois, quatre, cinq hommes se dévoilent. Je ne les avais pas vu avant, ceux là. La trentaine, classe, un petit air barbu-chevelu, tout ce qu’on adore. Ce cours prend désormais une autre perspective. Et je suis une des seules filles, le top. Mon œil exercé repère ce type, au fond, au sourire ravageur. Il m’a remarqué, joli costume, mains soignées, coupe impeccable, il s’approche, on discute. J’ai droit à la traditionnelle question, Qu’est ce que tu fais dans la vie ? C’est l’occasion de montrer que je suis une fille successfull avec un super boulot, très très compliqué et de hautes responsabilités. Quant à lui, il est chirurgien esthétique ! Chouette, je voulais justement me faire photoshoper les cuisses. Il est sur de lui, confiant, sa prestance m’impressionne. J’entends déjà ma mère parler au téléphone dire à ses copines : « Sacha va très bien, elle est partie au Congrès de la chirurgie plastique avec son mari à Los Angeles, tu sais son mari est médecin, je te l’ai dit ? » Au bout de quarante minutes, il me propose de filer à l’anglaise pour siroter un cocktail dans un palace parisien. Son assurance folle et son élégance rare rendent l’illégitime légitime.
Nous voila partis, sous la pluie à pied, direction le luxe. À son bras, je me sens telle une reine et j’imagine déjà notre avenir photoshopé. Ma grand-mère qui ne connaît pas Photoshop mais qui est une reine de l’image, imagine déjà ma robe de mariée, mon appartement du 8ème arrondissement… C’était compter sans les aléas du direct. Changement de programme, il doit repasser à son cabinet vérifier quelque chose. Je n’aime pas trop ça, mais bon je n’ai pas vraiment le choix, je le suis. Le mobilier est sobre, code couleur noir et blanc, fauteuils Le Corbusier, diplôme, blouse, stéthoscope, l’apparat est là. J’ai l’impression de débarquer dans une série télé américaine, qu’il va s’asseoir et me dire : « Alors, qu’est ce que vous n’aimez pas chez vous ? ». À ma grande surprise, il m’invite à boire un simple verre de Coca dans un gobelet en plastique, ici, au cabinet !
Mon palace me manque déjà mais de nature curieuse, je reste, j’écoute et j’observe. On discute, il est intéressant et pas avare de compliment; c’est agréable, jusqu’à qu’il se jette sur moi pour m’embrasser. Surprise par une telle réaction et un peu sous le choc, évidemment je refuse. Suite à mon refus, il entame une des tirades les plus créatives et spirituelles qui soit. J’ai droit à un discours culpabilisant sur les raisons pour lesquelles je ne devrais vraiment pas me refuser à lui, quitte à défier l’ordre cosmique. Son argument principal réside dans la seule notion de miracle. Je me dois de l’embrasser car c’est un miracle, à nos âges moi 31, lui 36 ans, de se rencontrer entre juifs et de se plaire. Je rétorque immédiatement :
« Alors, moi en fait des miracles, j’en rencontre tous les jours, et au nom du miracle qui nous a fait nous rencontrer, je dois finir nue sur le Le Corbusier ? ». À moins qu’il ait abusé du botox au niveau des zygomatiques, ça n’a pas eu du tout l’air de le faire rire. Avant de gentiment m’indiquer le chemin de la porte, Dr Miracle, l’air consterné, manifestement frustré, m’adresse un dernier commentaire grinçant. Le genre de commentaire qui fait très plaisir à une fille juive pas mariée qui a déjà une pression sociale d’enfer sur le dos : « Ah ben, je comprends qu’à ton âge, tu sois pas encore mariée ». Merci Dr Miracle, vous m’avez bien photoshopé le moral. Mince, comment je vais le dire à ma mère et ma grand-mère ?
Sacha Jyi
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