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Matisyahu, l’interview exclusive

Par Noa Benattar - Vendredi 22 mars 2013

Matisyahu, l’interview exclusive

 

 

A l’occasion de la sortie de son nouvel album « Spark Seeker » et de son concert parisien au Bataclan le 10 mars, Matisyahu a accordé une interview exclusive à Jewpop. Propos recueillis par Noa Benattar.

 

 

Tu as grandi dans une famille juive « reconstructionniste », et à l’âge de 19 ans tu es devenu loubavitch. Il y a un peu plus d’un an, tu rases ta barbe et annonces que tu te « retrouves ». Quels sont les éléments de cette première tranche de vie que tu as le sentiment d’avoir retrouvés, et quels sont ceux auxquels aujourd’hui tu n’adhères pas, ou plus?

L’un des aspects de ma démarche vers la religion était de m’oublier au profit de Dieu. J’ai soumis ma propre logique et mon discernement moral à une idée « supérieure », qui était le judaïsme orthodoxe. Quand je dis que je me « retrouve », cela signifie que je recommence à croire en moi, à prendre des décisions basées sur mon propre discernement. Le judaïsme en a déterminé une partie, mais au bout du compte, je prendrai des décisions concernant ma vie selon ce que je crois, pas selon ce que le judaïsme orthodoxe me dit être bon. Je ne peux pas donner d’exemples spécifiques, car les choses changent et varient, comme tout ce qui vit dans l’univers. En résumé, je retrouve la capacité de penser par moi-même.

 

Le jour où tu as rasé ta barbe, tu as dit sur Twitter « préparez-vous pour une incroyable année remplie de musique de renaissance ». En quoi considères-tu le processus par lequel tu es passé comme une renaissance, et non comme une évolution de la pratique de ton judaïsme ? As-tu le sentiment que ton rapport avec Dieu a profondément changé, ou que tu as simplement décidé d’abandonner certains signes ostentatoires? 

Ça peut être les deux ? Oui, chaque pas en avant est une évolution. Par ailleurs, il faut parfois revenir en arrière pour évoluer. J’ai ressenti ça comme une sorte de renaissance… et comme une évolution. Ma relation avec Dieu a évolué et changé, et elle continue à évoluer. Je la sens plus profonde, plus réelle. Ce qui ne veut pas dire que je n’aurais pas pu y arriver en tant que hassid, avec toute la « panoplie ». C’est juste que ça s’est passé ainsi pour moi.

 

Est-ce que tu as eu l’occasion de profiter à nouveau du privilège de l’anonymat depuis que tu as rasé ta barbe ? 

Oui, c’est cool !

 

 

 

 

Pendant un moment, tu avais arrêté de sauter dans la foule lors de tes concerts, mais tu as finalement repris cette habitude. Qu’est-ce qui a fait que tu replonges aujourd’hui ? Que t’apporte cette interaction avec le public et penses-tu que cela puisse être une sorte de drogue ? 

J’ai recommencé il y a quelques années. J’ai décidé que je pouvais le faire, j’ai trouvé une sorte de  »vide juridique ». J’ai commencé à serrer les mains des femmes ou à les prendre dans mes bras. Me raser la barbe était le changement le plus évident, mais ça faisait des années que j’allais dans cette direction. Pour moi, ça n’est pas une drogue. Je sais que la foule adore et que ça les fait tripper ! C’est aussi très marrant. Et puis parfois, je n’arrive pas à contenir mon énergie et je saute ! Par le passé, j’avais du mal à communiquer avec le public quand j’étais sur scène. Je fermais beaucoup les yeux. Parfois, il y a un projecteur qui t’aveugle et tu as l’impression de chanter à l’intérieur d’un trou noir, comme s’il n’y avait rien de l’autre côté. Sauter dans la foule était une manière de contourner ça. Comme disent les loubavitches, certains passent en-dessous d’un mur ou le contournent, mais c’est mieux de sauter directement par-dessus dès le début, ou un truc dans le genre… Ces dernières années, j’ai essayé de créer un contact visuel et une connexion avec les fans pendant le concert, pas juste de leur sauter dessus (rires).

 

Dans « King Without A Crown », tu demandes la venue du Messie (« I want Moshiach now ») et invites les gens à demander de l’aide à Dieu (« Ask Hashem for mercy and he’ll throw you a rope »). Malgré le caractère très religieux des paroles, tu as réussi à toucher un public très large, incluant des juifs et des non-juifs, des religieux et des laïques, des athées et des croyants… Comment expliques-tu le succès universel de tes chansons, à part la qualité de ta musique ?

Je crois qu’il y a quelque chose dans la musique qui permet aux gens de se connecter. Ça peut être n’importe quelle idée, ou peut-être qu’ils ne sentent pas que je prêche ou que j’essaye de les convertir. Ils sentent que je suis juste un mec qui essaye de comprendre la vie et de chanter avec son âme, et ça leur suffit. Ça va au delà de ça. Au final, je sais que je ne sais pas. J’espère. Je crois. J’essaie. Les gens respectent ça.

 

 

 

 

Ton nouvel album est beaucoup plus pop que les précédents, et il marque une rupture dans ton style musical, à l’origine beaucoup plus reggae et hip hop. Est-ce que le fait que ton son soit devenu plus mainstream traduit musicalement l’évolution de ta pratique du judaïsme, plus modérée ? 

Premièrement je n’aime pas le mot « modéré ». Ça sonne bidon. La pratique de mon judaïsme est ardente. Elle est plus intense qu’elle ne l’a jamais été. Ensuite, sur cet album je rappe et chante bien plus et beaucoup mieux en patois rasta, que sur n’importe quel autre de mes disques. Il est aussi plus pop. Les gens ont tendance à dire qu’il est l’un ou l’autre. Peut-être qu’il est les deux. Et pour finir, non, je ne pense pas que mon son et ma pratique du judaïsme aient un rapport, ou alors s’ils en ont un, je n’en suis simplement pas conscient.

 

Comment gères-tu l’interaction avec tes fans féminines ? Le fais-tu d’une manière différente depuis que tu as quitté la pratique ultra-orthodoxe ? As-tu le sentiment que ton public féminin respecte naturellement une certaine distance avec toi ? 

J’essaie de considérer les gens tels qu’ils sont. Oui, la tentation existe et je peux comprendre pourquoi ces règles ont été édictées, mais j’aime les gens. Ces mêmes règles qui sont censées vous empêcher de traiter les femmes comme des objets, peuvent en fait avoir l’effet l’inverse. C’est quelque chose d’effrayant. Ça n’a pas été le cas pour moi.

 

Qui est ton public français, et entretiens-tu un rapport particulier avec lui ? Y-a-t-il quelque chose de spécial dans le fait de faire un concert à Paris ?

Je ne le connais pas. Je ne suis pas venu à Paris depuis plusieurs années, donc je pourrai te répondre après mon concert.

 

Interview réalisée par Noa Benattar pour Jewpop.

 

Noa Benattar est Music Supervisor en Israël, et l’auteur du blog franco-hébreu La chanson de la semaine.

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Toutes les infos sur le concert de Matisyahu au Bataclan dans l’agenda Jewpop