Music

Riff Cohen, l’interview exclusive

Par Elie Petit - samedi 20 avril 2013

Riff Cohen, l’interview exclusive

 

Avant son concert au Café de la Danse, Riff Cohen nous a accordé une interview dense et rythmée, à l’image de sa musique.

 

D’où viens-tu ?

Je viens de Tel-Aviv, j’y suis née et y ai vécu toute ma vie, en dehors de deux ans passés à Paris et deux ans à Jérusalem. Ma grand-mère paternelle vient de Tunisie, de Djerba. Et ma mère d’Algérie, de Tlemcen. Elle a vécu à Nice jusqu’à l’âge de 19 ans. Et de là, elle est partie en Israël, où elle a rencontré mon père. Lui, vient d’Adjami, un quartier difficile à Jaffa, dont il voulait s’échapper le plus vite possible, et qu’il a réussi à quitter pour un quartier du nord de Tel-Aviv, très bobo. Mais j’ai toujours de la famille à Adjami, et j’ai donc grandi avec ce contraste. Je suis une combinaison de ces deux mondes, qui se mélangent rarement.

A Paris, j’ai découvert que je suis très méditerranéenne. En Israël, les gens pensent que je suis française. Culturellement, je ne me considère jamais comme franco-israélienne, je suis en fait simplement mediterranéene et nord-africaine. En Israël, on appelle ça Tsarfokait, ça désigne les marocains, « soi-disant français ».

 

Raconte-nous l’histoire de Riff Cohen artiste 

Depuis ma naissance, il était très clair pour mes parents que je serais artiste, chanteuse, danseuse, musicienne, clown. J’imitais tout le monde, toute la journée, Michael Jackson en singeant MTV. Je suis née dans les années 80. Mes parents m’ont mis dans une école d’art, une école très sérieuse avec des professeurs très professionnels. J’ai étudié les techniques de la scène, la bible du clown, comment faire rire les gens, le pantomime, la danse classique depuis l’âge de 4 ans, le piano classique…

En 2008, j’ai tourné un clip autoproduit, poussée par mon manager de l’époque. Peu après, nous avons arrêté notre collaboration et je suis rentrée en Israël. J’ai gardé ce clip sur un disque dur pendant un an et demi, et c’est ma sœur qui m’a incité  à le mettre sur YouTube. Les retours positifs immédiats m’ont donné confiance pour réaliser des maquettes. À Paris est un titre qui date de 2008. J’ai démarché quelques labels sans succès, et ai alors produit mon album et le clip de À Paris, qui a déclenché un buzz énorme. C’est immédiatement devenu plus facile. Nous avons été contacté par plein de maisons de disques et j’ai signé chez Universal en décembre dernier. Pour moi, c’est une nouvelle manière de travailler. J’avais déjà sorti l’album seule et j’ai l’habitude de penser à tout, de tout contrôler. Là, c’est différent, je gère artistiquement les créations, mais techniquement, c’est une grosse machine industrielle qui assure derrière.

 

 

Qui est cette femme sur la couverture de la version israélienne de ton album ?

C’est ma grand-mère, Fortuna. Sur cette photo, elle a 14 ans, elle va se marier et là, bientôt, elle va partir pour Israël.

Elle a un air de Pocahontas !

Oui c’est vrai, elle a l’air un peu indienne, mais chez beaucoup de femmes dans ma famille, ou chez les femmes de Djerba, on retrouve ce genre de visage, ces yeux…

Dans une interview, tu as rejeté l’appellation de «World Music» que te proposait une journaliste pour désigner ta musique. C’est quoi, le style Riff Cohen ?

C’est de l’oriental-urban-rock-trash !

Après avoir signé en maison de disques, es-tu retournée en studio ou as-tu pu garder le même album ?

C’est exactement le même album, même les chansons en hébreu. Pour ça, je dis chapeau à ma maison de disques. Simplement, sur la version française, ce sera ma photo en couverture, dans la même pose que ma grand-mère, avec deux nattes.

 

 

Ta musique est joyeuse, naïve, au contraire de l’image de pays en guerre que l’on a parfois d’Israël. A l’image du surnom de Tel-Aviv, la bulle ?

Non, pas du tout ! Cet album, je l’ai composé à Jérusalem. C’est le lieu le moins « bulle» qui existe ! A propos de bulle, cet album a marché dans tout Israël, à Tel-Aviv et dans l’Israël reculé, en club, chez les marocains, les perses. Un album qui marche seulement à Tel-Aviv, ce n’est pas un album qui marche.

Dans cet album, la dernière chanson Tzama Nafshi fait référence au Psaume 42…

Je me sens plus à la maison à Jérusalem qu’à Tel-Aviv. Je suis une israélienne de Tel-Aviv mais qui conserve une tradition religieuse.

 

 

Mardi soir tu te produiras au Café de la Danse, c’est ton deuxième concert à Paris en quelques mois. Comment vis-tu ces heures qui t’en séparent ?

Habituellement, je chante en Israël, alors si je fais des fautes en français, ce n’est pas grave. Mais là, j’ai peur de tomber «entre les mots», mais je pense que ça ira. C’est toujours intéressant pour moi de voir comment réagira le public français à mes chansons. Bizarrement, je sens le public beaucoup plus alternatif ici qu’en Israël. C’est une musique qui n’est pas si simple, pleine d’humour et de chaleur, certains peuvent y être insensibles.

Qui sont tes musiciens ?

Mes 5 musiciens, guitare, basse, oud, percus et batteur, sont israéliens.

Quelles sont tes influences musicales et artistiques ?

J’écoute du classique, du Monteverdi, de la musique de la fin Renaissance, du début du baroque, de la musique nord-africaine (rai, gnawa…). De la musique éthiopienne aussi avec les compilations Ethiopiques et notamment une pianiste qui s’appelle Miriam Gebrou, qui vit à Jérusalem et qui joue chaque matin à l’église éthiopienne. J’aime bien Tinariwen, Miriam Hassan qui vient comme eux de Mauritanie. J’ai fait la première partie des Red Hot Chili Peppers en Israël, mais je suis plus Radiohead ou Björk.

Quels sont tes prochains projets ?

Je viens m’installer quelques mois à Paris pour lancer l’album, être plus disponible, faire des castings. Et surtout, on prépare une tournée européenne pour cet été.

Un phénomène étrange se produit ce mardi à Paris. Vous êtes 3 artistes ou groupes israéliens à vous produire le même soir : Asaf Avidan, Balkan Beat Box et toi. Que peux-tu nous dire de cette scène israélienne qui accède à une reconnaissance internationale ?

C’est une scène artistique dans la scène artistique israélienne. Ce qui est drôle, c’est que nous avons travaillé tous les trois avec le même tourneur en Israël. C’est un bon signe pour nous trois.

Le monde est ouvert, il y a plein d’artistes israéliens qui sont très intéressants. Je pense à Karolina et Ravi Kahalani de Yemen Blues, qui a chanté avec moi sur À Paris. Ils ont déjà joué aux USA et en France.

 

Que retiens-tu de la vie d’artiste underground à Tel-Aviv ?

Des nuits entières jusqu’à 4h du matin, dans un endroit qui s’appelle Hagada Hashmalit, où je jouais depuis l’âge de 17 ans, on y rencontrait de très nombreux artistes et on créait beaucoup.

Sens-tu qu’il existe une charge particulière à être un artiste israélien, une charge politique ?

Une femme m’a raconté une blague : dans le rock israélien, quand tu sors de scène, les gens se jettent sur toi ! Pas parce qu’ils sont fans de ta musique, mais parce qu’ils veulent connaître tes orientations politiques ! Nous ne sommes pas des politiciens, je fais un autre métier. Mais il est vrai, que, quelque part, nous représentons Israël.

Si on voulait trouver une formule pour te définir, on pourrait t’appeler l’Amélie Poulain israélienne. Ça te convient ?

C’est vrai qu’il y a un coté naïf dans ma musique. Je crois aux miracles, aux choses pas logiques. Je prends !

Où rêves-tu rêves de jouer ?

Au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Égypte. Je pense que je ne pourrais pas jouer là-bas, mais c’est mon vrai rêve. J’aime l’Europe de l’Est aussi.

Comment vois-tu ton prochain album ?

J’ai quelques albums déjà prêts, en anglais, au piano mais je ne pense pas que je puisse faire une rupture si radicale. J’espère quand même que mon public sera assez ouvert d’esprit pour me suivre sur d’autres styles de musique. On verra.

A Paris, tu aimes ?

L’air frais. Pas froid, frais, car ça glisse sur les cheveux.

Le clip d’À Paris, est tourné dans le Marais, à Montmartre, au pont Riquet, dans un café qui s’appelle Le Temps des Cerises et d’autres encore… Montmartre a l’allure d’un village et le Marais, avec ses juifs, ses homos, ses bobos et ses touristes, c’est un peu Tel-Aviv à Paris.

 

 

A Tel-Aviv, tu aimes ?

On n’est pas obligé de bien s’habiller, il y a la mer, c’est cool. C’est plus relax qu’ici. Mais mes endroits préférés, ce sont la Mer Morte et le désert. Ça, c’est le plus relax !

A Jérusalem, tu aimes ?

La proximité avec la Mer Morte ! Le muezzin qui est bien meilleur qu’à Jaffa ! C’est un mélange bizarre de juifs, d’arabes, de chrétiens, de religieux, de non religieux, de chinois, de japonais, d’étudiants…

Comment se sont passées les fêtes de Pessah ?

Je les ai passées dans le nord d’Israël avec la famille de mon mari pour le premier jour de fête, et après chez ma grand-mère à Jaffa. Chez elle, il y a deux chèvres tout juste tuées qui sèchent, et ça pue ! Il y a les poissons encore vivants dans la baignoire. Elle les tue, c’est frais ! C’est très vivant chez ma grand-mère ! La bouffe est très forte, c’est de la cuisine virtuose. Et le lendemain, elle fait de la Pkeila.

Quelle question aurais-tu aimé que l’on te pose ?

Euh… « Où est-ce que tu t’es mariée ? »

Alors ?

A Tel-Aviv, près de la Tahana Merkazit (ndt : gare routière), l’ancienne. Il restait beaucoup de nourriture et, encore vêtue de ma robe à la fin du mariage, on est allé tout offrir aux clochards.

Un mot pour les lecteurs de Jewpop ?

C’est kitsch mais je dois dire que j’aime beaucoup les juifs, pas seulement parce que je suis juive ! Mais si je n’avais pas été juive, j’aurais aimé l’être. J’aime ceux qui sont mal vus, les petits garçons que l’on veut battre dans les classes, je trouve ça cool. Je pense malheureusement que l’on ne vaincra pas l’antisémitisme. Alors, à tous, à toutes, aux juifs et aux non-juifs, venez tous en Israël !

 

 

Interview réalisée par Elie Petit pour Jewpop

© photos DR

Riff Cohen est en concert mardi 9 avril au Café de la Danse

Album « À Paris » (AZ / Universal)