Politique

La peur, les conseilleurs, les payeurs

Par Olivia Cohen - samedi 24 octobre 2015

La peur, les conseilleurs, les payeurs

 

Pour une « jeunesse en désespérance », en manque de « perspectives d’avenir » comme aiment à la décrire les médias français, moi je trouve que la jeunesse palestinienne est plutôt proactive. Y’a des vocations qui naissent. Regarde, ils veulent tous devenir shohet¹. Et ils s’exercent sur nous. Entraînement généralisé. Je t’avoue qu’en ce moment, et comme beaucoup d’israéliens j’imagine, j’ai développé une sensibilité particulière aux moutons et autres vaches dans les abattoirs. Je m’identifie vraiment à leur angoisse. Parce qu’en ce moment, les vaches et les moutons potentiels, c’est chaque juif ou juive en Israël.

 

Le bon côté (il y a toujours un bon côté…), ce que cette vague de terrorisme nous aura fait bien comprendre, c’est que pour les cerveaux lavés et les âmes anesthésiées des terroristes, il n’y a pas de différence entre un israélien de droite de gauche, un juif pro-palestinien ou un orthodoxe antisioniste. Ils ne nous demandent pas notre carte de parti avant de planter. L’unité par la force des choses.

 

Pour se prémunir contre cette angoisse qui nous étreint, contre cette fragilité à laquelle nous sommes confrontés, contre cette peur qui nous mène mais que nous voudrions bien maîtriser, il y a de fausses bonnes idées qui circulent ici ou là, et qui sont en fait de très mauvaises idées, des idées aporétiques, voire carrément dangereuses pour notre santé physique, mentale et morale.

 

 

Fausse bonne idée numéro 1 : acheter une arme

 

 

A priori, ça sonne bien. Terroriste qui vient te poignarder ? Pan ! Une balle ! Et « shalom al Israel ». Surtout depuis qu’on a vu Nir Barkat, le maire de Jérusalem, jouer au shérif de Lucky Luke, une 22 long rifle à la main, et qu’un israélien a maîtrisé un terroriste avec un nunchaku (Israël en ce moment, on dirait un film de Van Damme) on se met à croire que ça pourrait être bien finalement. Faire justice soi-même. Autodéfense efficace. Mais avant de demander ton permis de port d’armes, regarde deux secondes du côté de nos frangins américains : statistiquement, tu as plus de chance que ton grand tire sur la petite par erreur, que de tuer un terroriste.

 

Et si jamais ça t’arrivais (5 sur toi, tfoutfou !!! Dieu te protège, vade retro satanas, etc…), il est plus probable que tu provoques un accident tragique en te tirant une balle dans le pied que de bien viser celui qu’il faudrait. Et puis, dans ta peur, qui sait, tu pourrais t’emballer et tirer plus de balles que nécessaire à la légitime défense. Et alors tu risques la taule. Ouais, Israël, c’est pas le Far West, désolée, c’est un État de droit où la légitime défense s’arrête sitôt le terroriste neutralisé. Alors s’il te plaît, cette idée-là, tu la mets aux chiottes et tu tires la chasse. Limite tu peux t’acheter une bombe lacrymogène et apprendre à t’en servir. Ou prendre des cours de krav maga. Si ça te fait te sentir mieux. Pas d’objection.

 

 

Fausse bonne idée numéro 2 : virer les arabes des institutions scolaires

 

 

Quand on en vient à nos bout’chous, on n’est plus très rationnels, on veut les protéger, c’est évident, on veut éviter tout danger autour d’eux. Mais alors cette idée discriminatoire, franchement, c’est la pire du siècle. Elle me fait honte. J’ai entendu beaucoup de pétitions de parents d’élèves exigeant des directions qu’elles virent les travailleurs arabes des jardins d’enfants et écoles (cantines, nettoyages) et j’ai même entendu que dans certains endroits, ça s’était fait. Psychologiquement, je peux comprendre le phénomène qui peut pousser des parents à demander ça. Principe de précaution mal compris. Mais c’est difficile à dire, puisqu’on va m’accuser de ne pas avoir à cœur la santé de nos enfants. On va me rétorquer : « excuse-moi, mais je préfère sauver la vie de mes gosses et ne prendre aucun risque, donc ta discrimination, là, c’est le cadet de mes soucis. Tu fais passer les droits des Arabes avant la vie de nos enfants ».

 

Déjà, je suis une mère et je n’ai pas à rendre de comptes sur mon degré d’inquiétude pour mes enfants (ni sur les idées noires qui m’étreignent souvent en ce moment). Ensuite, on ne peut logiquement pas mettre sur le même plan un risque et une réalité. Pour éviter un risque non actuel, on commet des discriminations illégales et immorales bien réelles. Et puis franchement, tu ne crois pas que la cuisinière qui fait le couscous à ton fils, là, si elle voulait l’empoisonner, elle l’aurait fait depuis longtemps ? On ne se rend pas compte qu’en agissant ainsi, on obéit à l’injonction des terroristes, on suit les règles du jeu qu’ils fixent : ruiner toute coexistence judéo-arabe possible en Israël. Faire subir des injustices à des innocents, juste parce qu’on est menés par notre très légitime peur d’être égorgés comme des moutons d’Aïd, c’est une très mauvaise idée. Donc, tu essaies de t’ôter de l’esprit ces images « terroristes en contact avec mes gosses », tu respires fort, et tu laisses les citoyens bosser tranquilles.

 

Sérieux, je pense que je préfère encore être une juive israélienne qui flippe à mort qu’un arabe israélien qui doit supporter la suspicion, ce regard angoissé qui lui dit et lui répète qu’il est un danger, la cinquième colonne, un traître. Je suis présentement en colère contre une grande partie de la communauté arabe israélienne, je ne parle même pas de ces clowns sinistres qui leurs servent de députés, je l’avoue. Mais ça ne doit pas être fun non plus en ce moment d’être un citoyen arabe israélien fidèle et de se voir ainsi relégué au rang de citoyen de seconde zone, qui doit prouver sans cesse qu’il n’est pas un danger. On n’est pas vraiment à blâmer, eux non plus. On est coincés dans un jeu qui mine la base de la cohésion sociale, la confiance.

 

 

Fausse bonne idée numéro 3 : marcher dans la rue comme James Bond

 

 

Tu checkes les rues avant d’y entrer, tu fais des feintes aux gens derrière toi, tu jettes des coups d’œil derrière toi, à droite, à gauche, tu marches comme un canard. De ton œil de lynx, tu scrutes tout le monde en tentant d’évaluer le potentiel «égorgeur » des passants. Du coup, c’est toi qui a l’air suspect et qui risque de te faire arrêter pour un contrôle. Si en plus tu ne m’as pas écouté sur le point 1, tu es dans la merde. Alors tu restes vigilant. Mais tu arrêtes de te ridiculiser.

 

 

Fausse bonne idée numéro 4 : regarder et partager les vidéos d’attentats

 

 

Cela va sans dire mais ça va mieux en le disant, regarder ces images qui te font croire que tu es au plus près du réel, ça te salit la tête, ça entretient l’image Bloody Mary du conflit, ça désensibilise, ça déshumanise. Franchement, je ne comprends même pas le phénomène : contempler d’un air satisfait le cadavre d’un terroriste, ça calme les angoisses de quelqu’un ? Sans compter le fait que ce qu’on regarde, en fait, et qu’on rejoue à chaque fois qu’on clique sur le bouton play, ce sont des gens en train de se faire poignarder ou écraser, des vrais gens, avec des familles, dont on contemple la mort incessante, c’est un humain (oui un connard est un humain, surprise !) qui se fait légitimement neutraliser. Ça ne te donne pas le droit moral de te réjouir de ces images de cadavres. « De la chute de ton ennemi, tu ne te réjouiras pas. »

 

 

Fausse bonne idée numéro 5 : polluer Internet d’idées créatives pour résoudre le conflit.

 

 

Non, Herta ne va pas stopper l’endémie de violence. Non, Kahana n’avait pas raison. Oui, «Pas d’Arabes pas d’attentats », c’est ultimement vrai. Comme il est exact de dire  «plus d’israéliens, plus d’attentats» (héhé, plus de cibles, plus de raisons de faire d’attentats). En leur temps, et dans un genre un peu similaire, les nazis avaient tenté de résoudre le problème antisémite par une solution similaire « plus de juifs, plus d’antisémites ».

 

 

Mes conclusions :

 

J’ai peur, tu as peur, nous avons peur, ils n’ont pas peur.
Nous sommes condamnés à l’incertitude. Et à l’espoir.
Dans cette situation bien merdique, nous avons le devoir de rester humains, de rester debout, de rester juifs dans nos âmes et nos valeurs.
Chercher les étincelles d’humanité et d’altérité, toujours.

 

Olivia Cohen

¹ spécialiste dûment autorisé et formé aux lois de la shehita, rite juif d’abattage par jugulation qui rend les animaux (bétail, gibier et volaille) purs propres à la consommation alimentaire.

² traduction du slogan figurant sur le t-shirt : “J’ai déjà été poignardé, merci”

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Article publié le 14 octobre 2015, tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop