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Shlomo Sand :
suite française.
Les dessous d’une pensée radicale

Par Emmanuel Foucaud-Royer - jeudi 17 mars 2016

Shlomo Sand :</BR> suite française. </BR>Les dessous d’une pensée radicale

 

Le monde juif, d’ordinaire tourné vers la mesure du monde et la complexité, n’en a pas moins produit à intervalle régulier de remarquables exemples de pensée radicale. Marx, Herzl, ont témoigné en leur temps de cette étrange disposition. Shlomo Sand, de nos jours, semble vouloir leur emboîter le pas. Depuis plusieurs années, l’historien israélien s’est donné pour mission de chasser les mythes qui peuplent l’imaginaire juif et sioniste. Son travail a suscité un peu partout des débats enflammés, notamment en France. Au-delà de la polémique, il est surtout emblématique de profonds changements.

 

Quelle mouche a piqué ce distingué professeur de l’université de Tel-Aviv pour se lancer, à plus de soixante ans, dans pareille aventure ? Un élément de réponse peut être trouvé de ce côté de la Méditerranée. Il fait appel à la biographie de Sand, qui, s’il est un authentique Israélien, descendant de Juifs polonais rescapés de la Shoah, s’exprimant en hébreu, ayant le yiddish comme langue maternelle et Tel-Aviv pour cadre, a aussi su tisser avec la France des liens très étroits. Un simple coup d’oeil sur son dernier ouvrage permet d’en rendre compte : Comment j’ai cessé d’être juif, paru à Paris en 2013 – c’est-à-dire non seulement avant la traduction anglaise, mais avant même l’original hébreu –, fait apparaître dès l’ouverture les noms de deux « Français d’origine juive » (pour employer uneterminologie chère à l’auteur) : Pierre Vidal-Naquet, éminent historien décédé en 2006, à qui il dédiel’ouvrage, et l’écrivain Romain Gary.

 

Ce n’est nullement un hasard. Shlomo Sand a effectué toute une partie de son cursus universitaire à  l’EHESS, où Pierre Vidal-Naquet fut membre de son jury de thèse. À Paris encore, à même époque, il entrait pour la première fois dans le débat public lorsque la revue Esprit lui demandait de prendre le contrepied d’un autre historien israélien imprégné de culture française, Zeev Sternhell, dans un débat sur l’existence d’un fascisme à la française. L’outrance de la réponse de Sternhell, refusant à son adversaire jusqu’au droit de s’exprimer, agira paradoxalement comme une sorte de reconnaissance pour le jeune homme : il le fera du moins connaître. Ce fait excepté, et une deuxième polémique bien plus tard ayant la France pour théâtre – Sand s’en prendra au monumental travail documentaire Shoah de Claude Lanzmann ( Le XXe siècle à l’écran, 2004) – il ne fera plus parler de lui. Du moins jusqu’en 2008.

 

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Pourquoi cette date ? De son propre aveu, Shlomo Sand a attendu de jouir du statut de « Full Professor » (Professeur des Universités), c’est-à-dire de bénéficier d’une sorte d’immunité intellectuelle, pour faire connaître une opinion qu’il sait d’avance controversée. Paraît alors Comment le peuple juif fut inventé. Ouvrage touffu, savant, qu’on peut considérer comme son maître ouvrage : il introduit et développe toutes ses thèses :

1. Le peuple juif n’existe pas.

2. L’exil des Juifs est un mythe.

3. Le sionisme comme idéologie n’a par conséquent aucune légitimité.

 

Je reviendrai un peu plus loin sur la validité de ces propositions, qu’il serait aussi simple d’accepter sans sourciller que de balayer d’un revers de la main. Toujours est-il que le livre rencontra le succès. Traduit en une trentaine de langues, encensé, critiqué, il fut considéré partout avec sérieux et attention. Il bénéficia surtout d’un tirage particulièrement large, et à cet égard la France s’illustra par sa très forte réceptivité. Comment le peuple juif fut inventé y fut couronné par le prestigieux prix « Aujourd’hui », prix décerné par un collège de journalistes de renom, parmi lesquels Jacques Julliard, qui siégeait également au jury de thèse de Sand (l’information, démentie un moment par l’intéressé, a été révélée par Claude Klein). Il fut surtout tiré à 100 000 exemplaires : plus de douze fois le tirage moyen toutes catégories confondues, et pour un livre de sciences humaines difficilement praticable !

 

Il est vrai qu’en France, on est intellectuel par tradition. Il fut un temps où il était de bon ton de se balader avec L’être et le néant sous le bras. Aujourd’hui, le pays accueillant la première diaspora juive et la première communauté musulmane d’Europe (500 000 et 5 millions d’individus selon les chiffres habituellement avancés, dans un pays n’autorisant pas les statistiques ethniques et religieuses), cette tradition a pris de manière récurrente la forme d’un débat passionné sur la situation proche-orientale. On s’est lancé bien des impolitesses à ce sujet, dans les médias, sur internet, on a montré bien des désaccords – et des incompétences. Le sujet, brûlant, a donné un prétexte à de multiples violences, entraînées par la montée d’un antisémitisme (qui n’a, hélas, plus rien de « nouveau ») et d’une extrême droite islamophobe (et encore largement judéophobe) galopante, causant plusieurs morts et laissant la France dans un profond état de choc .

 

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À chacun ses problèmes, dira-t-on. Mais il est curieux qu’un intellectuel israélien prenne justement un pays qui, sur le plan politique et social, est loin de s’engager de manière exemplaire dans le XXIe siècle, pour modèle. Encore s’agit-il d’un Juif ! Ou devrais-je dire : un « Israélien d’origine juive »(1) … Nul autre que lui n’était mieux placé pour apprécier les particularités du pays qui a produit coup sur coup la monarchie absolue et la Déclaration des droits de l’homme, où la Révolution, en 1791, proclamait l’émancipation des Juifs tout en proclamant (les mots, célèbres, sont du comte de Clermont Tonnerre) : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Pour le meilleur comme pour le pire, la France fut, et reste, le pays de l’idéalisme politique. Sand donne bien souvent l’impression de se positionner en héritier de ce modèle intégrateur, prônant pour son pays un corps social lisse et cohérent, régi par une administration centralisée, aux antipodes du pragmatisme anglosaxon, pour ne rien dire de l’esprit sinueux du Talmud.

 

Le succès de ce premier livre l’incita à en publier un deuxième en 2012. Comment la terre d’Israël fut inventée revient sur les liens qui unissent le peuple juif (qui n’existe donc pas) à ce territoire aux frontières vagues, aux nombreux statuts et aux multiples noms : Canaan, Judée, Palestine, Israël, Terre Sainte, qui sert aujourd’hui de théâtre à un conflit de plus de soixante ans. Le but est, encore une fois, de déconstruire le sionisme en montrant comment son lieu ancrage territorial, bien loin d’avoir été une référence constante au cours des siècles, est passé du statut de pays octroyé par Dieu sous réserve de l’accomplissement des mitsvoth, à celui de territoire national, la souveraineté n’étant plus liée à aucune condition, et n’impliquant plus des devoirs, mais bien des droits.

 

Enfin en 2013, nouvelle récidive. Avec Comment j’ai cessé d’être juif, le plus ardent partisan de la normalisation de la condition juive faisait savoir au monde qu’il avait cessé d’être juif. Le livre est en continuité avec les deux premiers, mais il s’inscrit dans une perspective bien plus militante, bien moins académique. En fait, de livre en livre, le lecteur semble convié au développement d’une logique implacable amenant Sand à assumer des positions de plus en plus radicales, sans qu’aucune nouveauté soit apportée sur le plan des idées, à tel point qu’on peut se demander comment il sera possible de poursuivre une telle trajectoire.

 

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En fait, la radicalisation n’est qu’apparente. La pensée de Sand est loin d’être impulsive. Dès l’avant-propos de Comment le peuple juif fut inventé, premier volume de sa trilogie, l’auteur se présentait déjà, alors doctorant en histoire et « jeune » professeur d’hébreu, à Paris, assumant des positions à peu près similaires à celles qu’on lui connaît aujourd’hui. Il est clair que sa pensée s’est faite dans ces années là. De l’extérieur. Comme il est clair que ce sont ces positions qui ont motivé sa critique historique, et non l’inverse.

 

L’homme tout entier peut se résumer dans la posture d’intellectuel engagé à la française : posture utile à la société, mais pas toujours sans reproche sur le plan de vérité : la vérité est parfois décevante. Elle est certainement moins excitante, intellectuellement parlant, que cette pensée à la frontière de la fiction, qui cherche plus à refaire le monde (autre expression française) qu’à le comprendre dans ses linéaments.

 

Pour Shlomo Sand, mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Cela ne signifie pas que sa pensée ne soit pas recevable. Mais elle doit se lire comme un engagement politique, ce qui appelle tout de même à la relativiser. Et à l’interroger sur ses fondements. Une telle démarche a été assumée, en France, par Claude Klein, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, dans un ouvrage au titre évocateur : Peut-on cesser d’être juif ? (2014). Klein apparaît avoir été conçu, comme par exprès, comme l’exact opposé de Sand. De Paris à Jérusalem, il a parcouru le chemin inverse. Il est juriste, l’autre historien. Enfin il se définit comme « Juif laïque ». On ne s’étonnera pas qu’il se soit donné pour tâche de reprendre point par point son confrère. Et le bilan est sévère.

 

L’expression de « peuple juif », d’abord. Pierre angulaire de son premier ouvrage, nous avons vu que Sand déniait absolument tout fondement à cette expression d’origine biblique (Am Israel). Certes, le peuple juif n’est pas né à la conscience moderne, comme les peuples européens, au Moyen-Âge, sur un territoire déterminé. Cela ne veut pas dire qu’une autre expression existe dans la boîte à outil des sciences sociales pour apprécier la situation particulière de ce groupe, ni qu’on s’interdise, une fois les éclaircissements produits, de parler de peuple. De plus, la réalité d’Israël est quand même là pour montrer une volonté commune de se constituer comme entité distincte. Chacun sait – Shlomo Sand mieux que quiconque ( 2) – qu’Ernest Renan a défini la nation dans la volonté de ses membres de vivre ensemble tout autant que dans la reconnaissance d’un patrimoine commun.

 

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Deuxième point : l’exil et l’attachement à la terre d’Israël. Qu’il n’y ait pas eu d’exil massif, en 70, en 135, ou au moment de la conquête arabe, c’est un secret de Polichinelle que Ben Gourion lui-même (Sand rapporte ce point) ne niait pas. Les Romains, qui massacraient volontiers, n’avaient ni l’habitude ni les moyens de déporter des populations entières. Un empereur a bien interdit Jérusalem aux Juifs, mais la perpétuation de la présence juive dans la Palestine antique n’est nullement remise en question. Surtout pas par les Israéliens, qui ont entrepris à grand frais de fouiller Sepphoris, en Galilée, lieu de résidence du compilateur de la Mishna Judah Hanassi.

 

Le Juif errant est une légende, à certains égards une réalité, qui répond à une préoccupation ultérieure. Elle a été forgée par le monde chrétien afin d’expliquer la survivance des Juifs, considérée comme une anomalie. Pour autant, cela ne signifie pas qu’aucun lien n’existe entre les antiques populations judéennes et les Juifs actuels. D’autant qu’une diaspora juive existait avant même l’ère chrétienne, comme l’atteste la traduction grecque de la Torah (dite des Septante) dans l’Alexandrie du III e s. av. J.C. Comme l’attestent le Talmud de Babylone, les mikvés retrouvés un peu partout, ainsi que de nombreux témoignages.

 

Cela étant dit, il est évident que la variété même des types ethniques de ceux qui se réclament aujourd’hui du judaïsme ne peut s’expliquer qu’en acceptant l’existence de forts mélanges et de nombreuses conversions. Mais fallait-il faire autant de foin pour dire que le judaïsme n’est pas une race ? Et d’ailleurs, pourquoi le fait que les Juifs ne descendent pas des Hébreux prouverait-il quoi que ce soit ? Sand dénonce lui-même cette insistance à vouloir justifier la continuité par les gènes en raillant les recherches en cours tentant d’isoler un hypothétique « ADN juif » : cet argument est systématiquement mis en avant, dans ses conférences, pour divertir son auditoire. Pourquoi alors rechercher à toute force une continuité de sang pour justifier une continuité culturelle ?

 

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Tout Juif, converti ou non, est invité à prononcer trois fois par jour en commençant la prière centrale du rituel (Amida) une bénédiction à l’adresse du « Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob ». Un peu plus loin, il en prononce une autre sur l’« unité » du « peuple d’Israël » (les mots sont dans le texte), enfin une autre sur les « guérei tsedek » (les convertis de bonne foi). Shlomo Sand, grandi dans la laïcité israélienne, en a-t-il connaissance ? Sait-il que le Talmud de Babylone dénie en plusieurs endroits aux hommes non vertueux (les immodestes notamment) la possibilité de se prévaloir d’ancêtres au pied du Mont Sinaï (3) ? En d’autres termes, la culture juive a pensé depuis l’antiquité au problème de la transmission en termes bien plus vastes que la seule appartenance ethnique. Appartenir à un peuple, c’est se situer dans une continuité, une tradition : celle-ci ne se confond pas nécessairement avec l’histoire. Avant d’annoncer à la face du monde qu’il souhaitait quitter le judaïsme, un spécialiste des sciences humaines aurait peut-être pu se demander si la culture juive ne se préoccupait pas déjà des questions qu’il se posait. Comme il aurait pu, aussi bien, quitter l’incommode troupeau sans provoquer un tel remue-ménage, à l’instar de très nombreux de nos coreligionnaires, qui depuis des temps immémoriaux, décident de vivre leur vie à l’écart. Le judaïsme n’est pas une secte.

 

Pourquoi tourner autour du pot : Sand n’a pas fourni un travail irréprochable. Plusieurs spécialistes reconnus, derrière Martin Goodman (éminent spécialiste du monde romain), se sont étonnés de son manque de savoir faire ( 4). Non seulement il n’est en rien linguiste ni spécialiste du judaïsme antique ou médiéval – certaines de ses affirmations, sur la nature de l’hébreu, sur le mythe de l’exil ou sur l’origine khazare des juifs ashkénazes, sont  très contestables – mais de toute évidence il connaît mal la Torah, qu’il ne lit que comme un document historique, et au mépris de toute démarche anthropologique ou culturelle ( 5) . Son travail n’a pas non plus le mérite de l’originalité. Dès 1982,l’historien Yosef Hayim Yerushalmi avait déjà exploré en finesse – et sans polémique – l’ambiguïté du lien qui existe entre mémoire et histoire dans le monde juif (6).

 

D’où provient, alors, son succès ? Si Sand est sorti de son anonymat d’historien israélien, si sa notoriété dépasse de loin aujourd’hui celle d’un Yerushalmi ou d’un Goodman, si un tel article est aujourd’hui possible, c’est bien que sa pensée a quelque prise avec la réalité. Elle n’a pas besoin pour cela d’être une pensée juste. Il lui suffit d’être performante. De répondre à des attentes. Bref, le succès de Sand provient indéniablement de l’évolution de la situation politique et sociale en Israël et dans le monde.

 

Que vient apporter Sand ? Du côté occidental, pour le lecteur Français ou Européen, volontiers propalestinien, généralement pas trop mal disposé à l’égard des Juifs, mais peu au fait de la situation, il fournit un discours intelligible, en même temps qu’une caution bienvenue à des idées politiques qui, il faut bien le dire, sont trop souvent teintées d’antisémitisme. Ses livres confèrent au sentiment anti-israélien une aura de respectabilité. Ils soufflent dans le sens du vent, comme l’ont montré les récents votes suédois, britannique, espagnol, français, et viennent combler un vide.

 

Le fait est bien entendu aussi valable dans le monde arabe, où Sand vient enrichir très opportunément l’argumentaire anti-israélien (à ceci près toutefois que bien des éléments de sa critique sont transposables à l’islam). C’est ainsi que, dans ses tournées internationales, il a été invité au Maroc. Les Arabes israéliens (environ 20% de la population), qui ne vivent certainement pas dans une « ethnocratie sioniste » ( 7), mais qui, même représentés à la Knesset, n’évolueront jamais dans un État taillé pour eux, ne peuvent qu’accueillir favorablement un homme qui déclare vouloir abolir le caractère juif de l’État.

 

Face à ce dynamisme, le discours sioniste paraît bien démuni, tout au moins dans sa composante laïque traditionnelle. Il peine à se réinventer. Nombreux sont ceux qui, à l’instar de Sand, ne conçoivent plus Israël que comme l’État qui les a vu naître, et plus comme un projet pour les Juifs. D’autres sont carrément partis : un récent sondage de la chaîne Arutz 2 indiquait qu’un Israélien sur trois envisagerait de quitter le pays s’il en avait la possibilité (8) .

 

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Dire qu’Israël ne fait plus l’unanimité relève aujourd’hui de la litote. Les démêlés entre l’Aipac et JStreet (deux institutions représentant les Juifs américains), outre-Atlantique,n’ont fait que confirmer cette évolution. Même en France, deuxième communauté diasporique et premier foyer d’alyah , le départ vers la Terre Sainte relève plutôt d’un repli identitaire face à une situation interne devenue délétère, que d’une appétence pour un État auquel on reste très attaché, mais dans lequel on pourrait, dans une autre situation, se contenter de passer des vacances. Une fois sur place, les échecs d’intégration ne sont pas rares.

 

C’est ce contexte qui fait qu’il est aujourd’hui possible à Sand, à la grande surprise de Klein, de s’attaquer frontalement au socle même du sionisme qu’est le judaïsme laïc. Et il n’y va pas par quatre chemins : concevoir que quelque chose d’organique relierait Woody Allen et Serge Gainsbourg, dit-il, est une pure vue de l’esprit. Injuste, de surcroît. « Comment devenir un juif laïc si l’on n’est pas né de parents juifs ? » ( 9) Et exerçant cette logique absolue qui le caractérise, il conclut : « mon identité juive laïque n’a reposé jusqu’ici que sur un passé mort ; elle est quasiment creuse du point de vue du présent vivant, qui crée et oriente le futur » (10) .

 

Shlomo Sand perçoit mal le paradoxe du judaïsme laïque : ni sans, ni avec la religion, il réside dans un perpétuel entre-deux, dans une perpétuelle ambiguïté qui fonctionne très bien entre Juifs, beaucoup moins bien au-delà. Sand, lui, veut un choix clair. Il lui faut un État cohérent. Son esprit a quelque chose de révolutionnaire. On voit alors quel sens revêt sa sortie tonitruante du judaïsme. Il ne s’agit pas d’un rejet du judaïsme en tant que tel – à supposer qu’il en soit informé – mais d’un rejet du judaïsme laïc. Ce n’est pas Shlomo Sand qui sort du judaïsme ; c’est Shlomo Sand qui décrète que le judaïsme, hors de son expression religieuse, n’existe pas.

 

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Il y a là un point qui ne laisse pas de surprendre : Comment j’ai cessé d’être juif n’incrimine jamais la religion. Au contraire, il la soutiendrait presque. Par exemple lorsqu’il se range à l’avis d’un chef de file religieux du siècle dernier, le Hazon Ish, lorsqu’il prenait le contrepied de Ben Gourion dans d’un dialogue mémorable qu’ils eurent sur la nature de l’État juif. « Avec le recul du temps », dit Sand, « nul doute que le Hazon Ish ait eu raison » ( 11). Accouplement contre nature entre l’individualisme libertaire et l’orthodoxie religieuse ! Intéressant signe des temps. Non pas qu’il soit devenu un observant, qu’il appelle de ses voeux une théocratie ou la construction du troisième Temple. C’est tout le contraire : Sand regarde la religion comme Claude Lévi Strauss observait les Indiens Nambikwara, en parfait étranger. Il la convoque sans méfiance pour couper le corpus sioniste de ses bases culturelles.

 

Que retenir d’une telle réflexion ? Une chose est claire : Shlomo Sand pourrait reprendre à son compte les mots du comte de Clermont Tonnerre, en 1791 : le judaïsme ne saurait avoir la prétention d’être à la fois une religion, un peuple, et une culture. Il doit être ramené aux dimensions du christianisme ou de l’islam, c’est-à-dire à une foi – Sola fide, comme aurait dit Luther. Tout son argumentaire découle de là, par un système de déductions logique assez serré qu’il n’est pas nécessaire de critiquer davantage. Ce sont surtout les prémisses qui posent problème.

 

Refuser aux Juifs le droit de répondre à une logique spécifique, c’est revenir sur la manière dont le judaïsme, au moins depuis deux millénaires et le statut de Religio licita qu’il a acquis dans l’empire romain, s’est construit. L’argument dont use Sand n’est pas neuf. Il n’est pas non plus sans dangers. Il a servi à tous les judéophobes de l’histoire, des origines à Hitler, en passant par Voltaire dont l’auteur se réclame ouvertement. Dans une réplique des m ains sales , Sartre fait dire à un bouillant idéaliste : « Tu ne veux pas changer le monde, tu veux le faire sauter ». Ce bouillant idéaliste pourrait être Shlomo Sand. Prétendre résoudre l’imbroglio israélo-palestinien non pas en le déconstruisant, mais en le tranchant en son centre, à la manière dont Alexandre dénoue le noeud gordien, ne ferait qu’ajouter des catastrophes à venir aux problèmes existants. Cela requerrait d’abord l’usage de la force. Pour des raisons structurelles cela mettrait en outre un terme – il est vrai que Sand s’est déclaré tranquille de ce côté-là – aux conditions d’existence du judaïsme. C’est assez pour qu’il n’en soit pas question.

 

Aussi nobles soient-ils, les principes de démocratie libérale que Sand a vu trôner au fronton de chaque bâtiment public, pendant les dix années de son exil parisien, ne peuvent s’appliquer indifféremment partout. Il faut commencer par comprendre les réalités locales avant d’agir sur elles. En France même, quatre ans seulement après le commencement de la Révolution, deux ans après l’émancipation des Juifs, les trois mots destinés à servir au pays de devise nationale étaient déjà pervertis par la Terreur dans le non moins fameux : Liberté, Egalité, Fraternité… ou la mort ! Il aura fallu un siècle de coups d’État, de guerres et de refonte culturelle (jusque dans les années 1870 ou 1880) pour qu’il en aille autrement. Alors Sand a peut-être pour lui la logique : mais un système politique n’est pas réaliste parce qu’il est logique. Le monde n’est pas une construction cohérente, il n’est pas l’oeuvre de l’esprit ; c’est un ensemble complexe qui répond à la logique des événements. De tout temps, les philosophes ont produit des systèmes censés apporter le bonheur des peuples.Beaucoup, quand ils ont été mis à l’épreuve, se sont révélés inopérants, voire désastreux. Marx n’avait-il pas lui aussi la raison avec lui ?

 

Le seul événement qui rend cet appel radical qu’est l’oeuvre de Shlomo Sand audible, c’est la naissance d’une nation israélienne. Lui-même est on ne peut plus conscient de ce fait : la culture israélienne, dit-il, s’est « solidifiée avec une rapidité qui mérite d’être soulignée (…) Les réussites de l’entreprise sioniste, dans le champ culturel, à l’instar des réalisations dans les domaines agricoles et militaires, ne connaissaient pas de précédent. » ( 12) . De fait, il est vrai qu’une nation moderne, modelée sur le modèle occidental par Ben Gourion – non par le Hazon Ish – a déjà largement émergé. Elle a transformé le Juif de Terre Sainte en un Israélien. C’est cet événement qui permet aujourd’hui au « postsionisme » de Sand de ne pas ressembler à un folklore pour intellectuels, comme l’était le « néocananéisme » des années 1980.

 

L’homo hebraicus est devenu une réalité. Pas une réalité absolue, car il reste des liens d’identité avec la diaspora, des passerelles, mais une réalité suffisante pour étayer un discours. Voilà ce qui fait que Klein, qui a lui aussi de son côté la raison – et une raison bien plus raisonnable – ne saurait apporter à Shlomo Sand de réponse définitive. Il ne perçoit pas la brèche dans laquelle l’autre s’est engouffré : le sionisme supporte de plus en plus mal ses tensions internes. État juif et démocratie ? État juif ou démocratie ? Ce questionnement sans fin cède partout du terrain à autre chose : une citoyenneté désengagée en Israël, l’assimilation hors d’Israël, ou alors un retour à la religion, la teshouva, souvent sous une forme radicale.

 

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Shlomo Sand pense certainement que l’histoire lui donnera raison. À mesure que la société israélienne, par l’extinction naturelle des mouvements d’alyah, se coupera peu à peu des diasporas, elles-mêmes en perpétuelle perte de vitesse ; parlant une langue à part, ayant des références autres, évoluant dans des problématiques spécifiques, cette société sera nécessairement appelée à suivre sa propre trajectoire. Le Juif israélien se trouvera plus proche de son compatriote arabe que de son coreligionnaire étranger, ce qui est déjà très souvent le cas. Le sionisme, alors, sera mort de sa belle mort. Il est probable que le judaïsme le sera aussi.

 

Cependant la messe n’est pas dite. Tout un ensemble de facteurs, allant de montée d’un antisémitisme nouveau à la situation des Arabes israéliens, palestiniens, ainsi qu’au renouveau de la pensée religieuse – dont Shlomo Sand ne semble pas mesurer l’importance – ne rentrent pas, ou très mal, dans ces considérations. Tout ne se distingue pas depuis Paris ou Tel-Aviv. Des dynamiques nouvelles, à l’oeuvre actuellement, pourraient faire éclater sa belle logique, patiemment mise en place à grands renforts de sciences sociales.

 

Et puis, dire n’est pas faire. Sand est peut-être un intellectuel engagé, un historien, un habitué des conférences, des autographes, des talk shows, il y a une chose qu’il n’est pas : c’est un politique. Le monde de l’action n’est pas son fait. Peut-être parce qu’il fait la part moins belle à la radicalité. Sand n’a pas les mains sales, pour en revenir une dernière fois à Sartre. Tel qu’il est, Israël est sans doute critiquable. Mais il doit être critiqué sur des bases de réalité telles qu’une action puisse être entreprise à partir de cette critique. Certainement pas dans l’absolu ni dans le vide.

 

Qu’est-ce-que Shlomo Sand ? C’est d’abord un symptôme. Symptôme qu’une part croissante de la population est en train de se retrouver dans la solution à un État. Les utopistes, les intégristes : tout ce beau monde semble progresser de concert. Le plus curieusement qui soit. Au risque de faire disparaître la seule exception démocratique, même imparfaite, existant dans une région presque partout dévolue à la crise. Et de priver les Juifs de ce qui est devenu, à tort ou à raison, leur premier foyer de peuplement. L’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ? La prospective qui se penche sur les scénarios où les Juifs seraient mis en minorité dans leur propre État ne donne pas cher de leur perpétuation. Normaliser Israël, ce peut être aussi cela : rendre ce territoire à son environnement immédiat – Syrie, Liban, Egypte, Irak – sur lequel il a réussi, de manière imprévisible mais réelle, à détoner.

 

Encore une fois tout n’est pas joué. Un auditeur, prenant la parole à l’occasion d’une conférence de Claude Klein au Cercle Bernard Lazare, à Paris, lance à ce dernier : « Le peuple juif n’existe pas, en outre je ne veux plus être juif. C’est du pur Woody Allen. Donc c’est une preuve de plus que Shlomo Sand est juif » ( 13). Sourires dans la salle. Shlomo Sand a quelque chose de Français. On ne peut s’empêcher de penser que quelque chose d’authentiquement juif a également persisté en lui : un certain humour, et surtout ce goût, immodéré et erroné, de la justice sociale. Qui sait de quelles perspectives Sand, malgré lui, est porteur ?

 

Emmanuel Foucaud-Royer

 

Lire la chronique d’Emmanuel Foucaud-Royer L’antisémitisme comme perversion

 

Notes

(1) « Enquête sur le peuple juif », L’histoire n°343, 2009, p. 21.
(2) S. Sand : De la nation et du « peuple juif » chez Renan , 2009.
(3) Nedarim 20a.
(4) Voir son article « Secta and natio » dans le Times Literary Supplement , 26 février 2010.
(5) Pour les spécificités de la lecture juive des textes, voir D. Banon : La Lecture infinie : les voies de
l’interprétation midrachique (préface d’Emmanuel Levinas), 1987. Pour les possibilités de renouvellement de
cette lecture à l’époque moderne, entre historicisme et fondamentalisme, voir C. Chalier : Lire la Torah , 2014.
(6) Y. H. Yerushalmi : Zakhor, Jewish History and Jewish Memory , 1982.
(7) Peuton
cesser d’être Juif ? p. 114.
(8) E n France, pour faire bonne mesure, un tiers des 1834
ans déclaraient au même moment vouloir s’établir à
l’étranger dans un avenir proche, pour la moitié définitivement.
(9) Comment j’ai cessé d’être Juif ? p. 127.
(10) Ibid. p. 40.
(11) Ibid. p. 72.
(12) Ibid. p. 77.
(13) Conférence de septembre 2014 visible sur le site d’Akadem

 

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Article publié le 19 février 2016. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016 Jewpop