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Rendez-nous nos noms ! Quand des juifs revendiquent leur identité perdue

Par Jeremie Boulay - Mardi 16 juillet 2013

Rendez-nous nos noms ! Quand des juifs revendiquent leur identité perdue

 

 

Leyris était Levy quand Fazel était Fajnzylber et Franier, Frankenstein. Mais Gaubert ne sera plus jamais Goldberg. Rosenstein est devenu Rousset, comme Zakine s’est approprié Jacquin jusqu’à ce que Volcot ait oublié qu’il est né Wolcowicz.

 

Lorsque la consonance israélite est devenue un fardeau insoutenable, le poids du nom, donc de l’identité juive, a du disparaître. Qu’on ne nous retrouve plus sous la désignation familiale qui était un aller simple pour la déportation, un passeport pour la mort. «Être un fils, c’est quelque part, chercher à racheter la faute de son père» écrit Tonino Benacquista dans le ressort plus drôlatique de son Malavita, mais dans la même veine symbolique. L’ouvrage de Céline Masson et Nathalie Felzenswalbe Rendez-nous nos noms ! Quand des juifs revendiquent leur identité perdue (Editions Desclée de Brouwer, 2012) est un document poignant, qui relate toutes les perspectives psychanalytiques, sociales et juridiques des tentatives de revenir au nom d’antan. Que la famille et l’histoire revivent et sinon, qu’elles vivent encore un peu.

 

Au moment le plus terrible de la pratique juive, on change le prénom de celui dont le sort semble scellé et on tente une fois ultime d’inverser le cours du destin, changer l’inéluctable et suspendre la vie. Après la Shoah, la dynamique de la survie change de visage. On change de force le patronyme pour que la descendance survive. Que la filiation poursuive son chemin dans une clandestinité totale, assumée, orchestrée, savamment recherchée. Il n’y a pas de subtilité quand on doit protéger ses enfants. Entre 1945 et 1957, c’est presque deux mille noms de famille qui exigent et s’engagent vers le souci d’une francisation absolue. Ce qui implique un processus judiciaire, la requête en changement de nom, qualification juridique aussi claire que sans appel. Kaddish pour un nom, la procédure est volontaire : ne plus jamais revivre la peur, ne plus être différent des autres. Changer de nom, changer d’identité, c’est être loin des bruits de botte, loin des matins glacials où la banalité du mal détruira tout sur son passage. Plus jamais les traques, plus jamais les rafles. On ne nous séparera plus avant d’être parqués dans des trains. Plus personne ne brûlera dans un four, les mères ne pleureront plus. La métaphore de Rimbaud a fini par se vérifier, Je est un autre. A jamais. Définitivement. « La force déterminante du nom », pour reprendre l’une des passions de Freud, empruntera désormais le chemin radical de la voie contraire.

 

 

L’essai de Céline Mason et Nathalie Felzenswalbe a tenté le pari de reconstruire des récits et des témoignages de ceux qui ont voulu retrouver leur nom à travers un carcan administratif extrêmement sévère et des rouages juridiques insupportables. La justice est aussi implacable que la détermination de ces acteurs qui veulent terrasser les histoires secrètes et braver les douleurs familiales. Des portraits d’hommes et de femme à la volonté tenace. Et admirable. Des aventures et des déceptions qui forcent le respect. C’est un but qu’on se fixe, une «archéologie du silence» où on se doit de réveiller et faire parler les disparus. Il faut que revive l’ascendant au moment où on doit communiquer, raconter, transmettre. Quand l’épreuve de force plie devant l’épreuve de vérité psychique, le nom revient en pleine gueule car le souvenir est impérissable. Les survivants racontent, les petits-fils s’interrogent et les procédures s’enchaînent et se succèdent, suscitant amertume et échecs, mais toujours cette volonté de reconstruire son histoire, donc l’Histoire. Une mission, une chimère, un rêve mais un destin. La paranoïa a fait disparaître un patronyme, qu’une déclinaison incestueuse de la schizophrénie veut faire revivre. De cette étude, on ne regrettera qu’une absence, ceux qui s’y refusent et n’envisagent aucun retour aux sources, ne sont pas présents dans l’ouvrage. Car les tentatives de retrouver le patronyme du shtetl, l’emblème du ghetto et la racine des plus lointains villages, relèvent d’une mission si impraticable qu’on se demande comment vivent aujourd’hui ceux qui ne veulent pas perdre leur dénomination pourtant construite sur la peur permanente, la francisation forcée. Comme un masque qui pèse et ne console pas cette transmission contre-nature qui marque le descendant, qu’il le veuille ou nom.

 

Remonter le temps, exhumer des cendres le nom interdit et raviver la flamme de la génération. On ne soupçonnera jamais, plus de soixante ans après, que «l’immutabilité du nom» inscrite à l’article 62 du Code civil comme «l’impossibilité d’adopter un nom à consonance étrangère», a tracé une jurisprudence défavorable violente. Le Conseil d’Etat a longtemps été inflexible et tout se juge désormais au cas par cas, à charge pour tout candidat au changement de présenter une requête motivée, un dossier extrêmement complet et des preuves irréfutables. Chemin pavé d’embûches et de tiroirs à double-fonds. Le nom interdit devrait-il le rester ? Le collectif La Force du nom plaide pour le retour à l’originel, le droit de renouer avec ses origines certifié et gravé sur l’état-civil. Le parcours du combattant du droit pour une réappropriation légitime. «Porte ton monde, habite ton nom» écrit le poète danois Nete Olsen. Plus jamais se sentir étranger, reprendre le combat et que l’identité française cohabite en bonne intelligence avec l’originelle. Identité plurielle. Taillé veut redevenir Taïeb, Blanc cherche désespérément son Weiss et la famille Rose a décidé de faire revivre Rozenkopf. Hier, il fallait mieux s’intégrer et aujourd’hui, on ne veut plus disparaître. Le pseudonyme est un nouveau poids dont on doit se défaire. Refus obstiné de l’effacement que les nouvelles générations ont parfois du mal à comprendre et accepter.

 

 

Zahor ! Souviens-toi ! dit la prière psalmodiée avec effroi, douleur et l’obligation de la mémoire. L’ordre impératif de la vie. Que la vie continue et que l’histoire retrouve ses droits et sa mémoire. Le juif est un passeur, ce n’est pas la courroie de transmission ni un vecteur, c’est la transmission. Aussi simplement que l’héritage culturel, religieux, familial peut être complexe. Alors les mémoires refoulées et ensevelies sous le poids du présent doivent dépasser le traumatisme. La Shoah ne repassera pas, la Shoah n’aura pas gagné. La filiation n’est pas une fiction. Des hommes, des femmes et une association se battent sans relâche contre un ministère, une jurisprudence et une administration qu’on aurait pu croire plus compréhensifs et coopérants. Il n’en est rien. Mais l’Histoire est encore en marche car l’histoire juive doit continuer. Rien ne résistera jamais à la force de la transmission.

 

Jérémie Boulay

 

Rendez-nous nos noms ! Quand des juifs revendiquent leur identité perdue de Céline Masson et Nathalie Felzenswalbe (Editions Desclée de Brouwer, 2012)

 

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