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Steve Bannon est-il le « nouveau Leni Riefenstahl » ?

Par Alexandre Gilbert - lundi 19 décembre 2016

Steve Bannon est-il le « nouveau Leni Riefenstahl » ?

 

En 2012, Lilian Auzas fit de la réalisatrice du IIIème Reich Leni Riefenstahl le personnage de son roman éponyme, publié aux éditions Léo Scheer. Il revient cette fois sur la Trilogie de Nuremberg, qui selon lui reste un modèle du genre du documentaire politique, constamment repris par les hommes politiques depuis soixante-dix ans. Quelques jours après la mort du sculpteur sénégalais Ousmane Saw, qui s’était lui même inspiré des photos de la réalisatrice consacrées à la tribu des Noubas, Lilian Auzas répond aux questions d’Alexandre Gilbert pour Jewpop.

 

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Alexandre Gilbert : Le « haut conseiller et chef de la stratégie » de la future administration américaine, Stephen Bannon, fondateur du site alt-right Breitbart News, est surnommé dans tous les médias le « Leni Riefenstahl de Donald Trump », du nom de la réalisatrice personnelle d’Adolf Hitler. Peux-tu citer une liste d’exemples d’hommes politiques qui ont déjà directement fait référence à cette iconographie dans leurs campagnes ?

Lilian Auzas : Il y a bien longtemps que je trouve l’expression « avoir un Goebbels » erronée ; je disais pour rigoler qu’« avoir une Leni Riefenstahl » serait plus judicieux… Mais je n’avais jamais imaginé que cela arriverait réellement un jour. Triste monde… Dès 1933 avec Victoire de la Foi, Leni Riefenstahl a mené assez loin les paramètres du film de propagande politique en ne le cantonnant pas aux discours politiques, c’est-à-dire en sortant des codes des bandes d’actualités. Je suis tenté de te dire qu’aujourd’hui, tout le monde reprend ces codes de Leni Riefenstahl. Et la propagande ne concerne pas que les extrêmes. Jusqu’à présent, on n’en reprenait que la technique : essentiel du discours, alternance de plans, etc. Les « copier-coller » esthétiques n’avaient été utilisés jusque-là que par d’autres dictatures (U.R.S.S., Chine ou plus récemment la Corée du Nord) ou dans la parodie (faux film de propagande dans Starship Trooper de Paul Verhoeven)… Cela dit, je comparerais plus Breitbart News (pour y avoir du coup jeté un œil) à de la propagande vraiment crasse type Der Stürmer (le journal antisémite dirigé par Julius Streicher) ou au journal officiel du NSDAP, le Völkischer Beobachter. C’est vraiment effrayant ce qui est en train de se passer !

 

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AG : En 2002, juste avant sa mort, le tout Hollywood célébrait encore Leni Riefensthal. Quels sont selon toi les réalisateurs les plus emblématiques à se réclamer directement de son travail ?

LA : Tout d’abord, il faut expliquer que les Américains font plus aisément la distinction entre la femme et la réalisatrice. C’est ce qui explique cette « célébration » de la part d’Hollywood. J’ai assisté il y a bientôt dix ans à une conférence de Ray Müller (réalisateur du documentaire Leni Riefenstahl, Le pouvoir des images) qui expliquait ce phénomène. Il racontait notamment que beaucoup de cinéastes américains étaient étonnés de son absence lors du festival de Berlin. Pour eux, artistiquement, elle reste une référence. Sinon, je dirai Walt Disney (il y a dans Blanche-Neige des citations de La Lumière bleue, premier film de Riefenstahl comme réalisatrice), George Lucas, Paul Verhoeven, Paolo Sorrentino (la scène des sculptures de « La Grande Bellezza » est une citation d’Olympia), Chris Marker, … Ils sont très nombreux.

 

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AG : Mick Jagger a fait des photos avec elle pour le Sunday Times en 1974. Encore un point commun avec le discours inaugural du nouveau président américain, ou résonna la chanson You can’t always get what you want ?

LA : C’était une commande. Mick et Bianca Jagger ne pouvaient plus s’encadrer et ils ont dit qu’ils n’accepteraient de faire des photos ensemble que si c’était Riefenstahl qui les faisait… Par provocation sans doute, pensant ainsi que la séance ne se ferait pas… Sur les photos de Riefenstahl, on a l’impression qu’ils s’aiment encore car la photographe a réussi à capter une complicité entre ses deux sujets. De la propagande encore. Mais ici, pour faire taire les rumeurs… Il paraît que Mick Jagger aurait vu Triomphe de la Volonté plusieurs fois… Ce qui ne l’a pas empêché de dire récemment qu’il n’avait jamais entendu parler d’elle et qu’il ne se souvenait pas de cette séance photo… Pourtant, Riefenstahl raconte dans ses Mémoires qu’elle a dîné avec lui plusieurs fois (ainsi qu’avec Faye Dunaway si mes souvenirs sont exacts). Mais on sent qu’elle avait plus d’affinités avec Bianca Jagger. En effet, cette dernière avait l’air plus au fait de l’art de Riefenstahl. Elle a même écrit un portrait de la réalisatrice pour le journal d’Andy Warhol, Interview, en 1975. Un Warhol qui admirait Riefenstahl et l’a invitée dans sa Factory.

 

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Riefenstahl a fait de sublimes portraits de Mick Jagger torse nu en noir et blanc. Dont un où il donne un baiser de la main. L’une des plus belles photos de Jagger selon moi. Après, ça doit être un truc de politique de reprendre des tubes… Ségolène Royal avec le générique de Wonder Woman et Hung Up de Madonna… Merkel avec Angie des mêmes Rolling Stones (ce qui était absolument idiot, puisque c’est une chanson sur une rupture amoureuse !)… Dans le cas de Trump, je pense que c’était juste littéralement adressé à Hillary Clinton : « Tu n’peux pas toujours avoir ce que tu veux, chérie, tu n’peux pas toujours avoir ce que tu veux mais essaye encore. » No comment.

 

AG : Riefenstahl est presque devenu un nom commun pour décrire une création de propagande. Hier le mot résonna aussi pour parler de Michael Moore ou Katryn Bigelow. Quelles peuvent bien être les références à la cinéaste dans Farenheit 9.11 ou Zero Dark Thirty ?

LA : Là, comme ça je dirai absolument aucune. Je n’ai pas vu Zero Dark Thirty de Bigelow. Et je ne vois rien de « riefenstahlien » dans Farenheit 9.11 qui puisse évoquer esthétiquement la réalisatrice. Mais je ne l’ai vu qu’une fois à sa sortie au cinéma alors j’ai peut-être raté des choses. À mon sens, comme tu le dis très bien, « Leni Riefenstahl » semble être devenu une expression… Péjorative, évidemment. Pour ce qui concerne Moore, ce sont ses détracteurs qui l’assimilent à la cinéaste, affirmant que ses docs sont de la propagande anti-américaine. Chez Leni Riefenstahl, les images sont lisses, très esthétiques et au service total d’une idéologie politique. Rien de critique. Rien à voir avec Moore. C’est une équation bancale : Moore = Riefenstahl = le mal incarné. Un genre de loi de Godwin. Rien de bien constructif en somme.

 

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AG : Steve Bannon la qualifie de “past master”. N’est-elle pas au fond passée de déconvenues en échecs commerciaux, pour devenir le fer de lance futuriste d’un grand nombre d’admirateurs du Ku Klux Klan ?

LA : Maîtresse du passé… Oui, dans l’histoire du cinéma, Leni Riefenstahl occupe une place, qu’on le veuille ou non. Après tout est question de point de vue. Ces films (documentaires de propagande) ont vieilli et n’intéressent plus que les historiens. Mais à l’époque où il n’y a avait pas de télé, ses films étaient une révolution esthétique. Sous le Troisième Reich, Riefenstahl n’a pas connu d’échecs commerciaux. Triomphe de la Volonté a été un vrai succès en Allemagne. Et Olympia aussi dans toute l’Europe… La France a même essayé de le détourner pour en faire un film de propagande français comme l’a très bien démontré Jérôme Bimbenet, dans son excellent livre Quand la cinéaste d’Hitler fascinait la France.

La Lumière bleue, son premier film, est vraiment un film important comme j’ai essayé de l’expliquer dans mon précédent essai, Le Génie dans l’ombre. Avec le recul, on peut, on doit étudier Riefenstahl pour comprendre cette époque… Et cela implique aussi lui reconnaître son talent de réalisatrice et surtout de monteuse. C’est pour cela d’ailleurs que son nom persiste. Après, évidemment, il y aura toujours des extrémistes tels des membres de groupuscules néonazis ou bien du Ku Klux Klan pour lui vouer un culte d’un autre temps.

Lorsque j’ai écrit mon roman Riefenstahl en 2012, on a souvent écrit que je l’admirais… Entendons-nous bien, il n’y avait rien de malsain, c’était juste le besoin de comprendre. Je ne lui voue aucun culte, c’est juste un excellent sujet de réflexion.

 

Entretien réalisé par Alexandre Gilbert

 

Commander La Trilogie de Nuremberg de Lilian Auzas (Connaisances et Savoirs, 2016)

 

Lire l’article d’Alexandre Gilbert Italiques, le talk-show 70s de Marc Gilbert

 

© photos : Série Masaï, Guerrier debout (détail), sculpture de Ousmane Saw, photo John Marcus / DR

Article publié le 12 décembre 2016. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016 Jewpop