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Arnold Schönberg transfiguré au Mahj

Par Sharon Boutboul - vendredi 20 janvier 2017

Arnold Schönberg transfiguré au Mahj

 

Depuis mon article sur l’expo Edouard Moyse au Mahj, j’ai la cote avec mon boss. La preuve, il m’a demandé d’aller couvrir l’expo « Arnold Schönberg, peindre l’âme ». Quand je lui ai demandé pourquoi un peintre aurait eu envie de faire un portrait de la chanteuse de R’n’B, il n’a pas compris ma blague pourrie, juste répondu « Laisse tomber Sharon, ce serait trop long à t’expliquer, va juste voir l’expo et fais moi un papier de 4000 signes maxi ».

 

Je suis de suite allée faire un tour à la machine à café de Jewpop, histoire de me la péter une fois de plus devant mes collègues de la rédaction sur le mode « éclatez-vous les gratte-papiers avec vos énièmes articles sur les vertus de la mloukhia pour améliorer le transit intestinal, moi je vais au Mahj pour l’expo Schönberg ! ». C’est alors qu’un de ces ashkénazes prétentieux (pléonasme, je sais), dont je tairai le nom par charité juive, m’a asséné : « Le seul Schönberg que tu dois connaître, c’est Claude-Michel ! ». Pas de bol, il y a quelques années, je suis sortie avec Sacha Fajnowicz, dont le disque de chevet était « La Nuit Transfigurée ».

 

J’avoue, je suis plus Marvin Gaye que Schönberg au moment des câlins, mais quand Sacha me susurrait à l’oreille les vers de Richard Dehmel J’avais perdu ma foi dans le bonheur, mais j’avais le ferme désir… qui avaient inspiré le compositeur pour son mythique sextuor à cordes, je craquais. Même si son désir n’était pas des plus fermes. Je l’aimais bien, Sacha, surtout quand il tentait de m’expliquer comment le dodécaphonisme avait révolutionné le monde de la musique et pourquoi l’atonalité était une avancée majeure de la création artistique du XXème siècle. Mais bon, je l’ai largué au bout de quelques semaines. Je suis plus Alban Ceray qu’Alban Berg.

 

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Arnold était un type comme je les aime, qui démonta les critiques qui dénigraient sa musique en les peignant, magistralement, avec des trous à la place des oreilles. Aucun compositeur majeur du siècle dernier n’eût aussi mauvaise presse que lui, accusé de détruire les fondement de la musique classique, d’écrire des œuvres inaudibles, de créer des compositions sans émotion, fondées sur les mathématiques… Les clichés abondent.

 

« J’ai la sensation d’être sur une autre planète », chante la soprano dans son second quatuor à cordes écrit en 1908. Voilà qui résumerait parfaitement l’univers d’Arnold Schönberg, à la fois Ovni de son époque, créateur multiforme prolifique, capable de fabriquer des « règles à calcul dodécaphonique » pour ses élèves aussi bien que jeux de cartes ou pièces d’échec, qui dénotent avec la figure un tantinet austère du compositeur, immortalisée par Man Ray dans une célèbre photo réalisée en 1927, que l’on peut admirer dans l’une des salles du Mahj.

 

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Mais Schönberg avait aussi les pieds sur terre. L’exposition rappelle la prise de conscience de sa judéité, alors qu’il éprouve la montée de l’antisémitisme, puis se retrouve, avec l’arrivée des nazis au pouvoir en Autriche en 1933,  démis de ses fonctions à l’Académie des arts et inscrit dans la triste confrérie des artistes qualifiés de « dégénérés » par Goebbels et ses amis. L’émouvante re-conversion (il s’était converti au protestantisme en 1898) qu’il fera à l’Ulif Copernic, avec pour témoin Marc Chagall, avant de s’exiler au États-Unis en 1938, est l’un des documents bouleversants que l’on découvre au fil du parcours de l’expo.

 

Et je me suis laissée hypnotiser par ses peintures, entre autoportraits et paysages, œuvres fascinantes d’un autodidacte sous l’influence de son ami Kandinsky. Arnold et Vassily, couple mythique qui aurait bien mérité une sitcom. J’ai aussi découvert que le compositeur de l’oratorio inachevé Moïse et Aaron fut également un sioniste visionnaire, qui, d’un simple croquis, avait déjà admirablement fait la synthèse de divi-sions qui restent toujours d’actualité, esquissant des plans pour une future « politique juive », réfléchissant à un projet de constitution de « parti juif unifié » , puis tentant de sensibiliser l’opinion publique américaine au sort des juifs d’Europe.

 

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On pourra juste regretter, en parcourant les salles de cette superbe et passionnante exposition du Mahj, que des aspects – certes anecdotiques – de la vie américaine de Schönberg n’aient pas également été dévoilés. Savoir qu’il adorait jouer au ping-pong avec… Harpo Marx, provoquer son voisin et ami Gershwin au tennis (il était un joueur passionné !), ce dernier peignant au passage un portrait d’Arnold, qui écrira son éloge lors de la disparition du compositeur de Rhapsody in Blue.

 

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Voilà qui casserait définitivement l’image d’un pseudo artiste « élitiste ». Fan de jazz, Schönberg s’intéressait aussi au cinéma, fréquentant Chaplin, et en particulier à l’écriture de musique de film. Il fut pressenti pour composer la bande originale de « Visages d’Orient » en 1937, un long-métrage que l’on qualifierait aujourd’hui de blockbuster, avec l’une des stars américaines de l’époque, Paul Muni.

 

Mais je ne ferai pas la fine bouche. « Arnold Schönberg, peindre l’âme », est sans aucun doute l’expo de l’année. Ne la manquez pas !

 

Sharon Boutboul

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Informations pratiques :

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Hôtel de Saint-Aignan 71, rue du Temple 75003 Paris

Horaires d’ouverture de l’exposition, présentée jusqu’au 29 janvier 2017 : mardi, jeudi, vendredi de 11h à 18h, mercredi de 11h à 21h, samedi et dimanche de 10h à 19h

Accès : Métro : Rambuteau, Hôtel-de-Ville RER : Châtelet – Les Halles
Bus : 29, 38, 47, 75

Informations : www.mahj.org 01 53 01 86 65 info@mahj.org

Tarifs : plein tarif : 8 € ; tarif réduit : 5 €

 

Copyright visuels : en une, Regard Bleu, 1910 © Vienne, Centre Arnold Schönberg ; Autoportrait bleu, 1910 © Vienne, Centre Arnold Schönberg ; Portrait d’Arnold Schönberg par Man Ray © 2016 Man Ray Trust / Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris ; Schéma de répartition des juifs, 1933 @ Vienne, Centre Arnold Schönberg ; Gershwin et son portrait de Schönberg / DR

 

Article publié le 30 novembre 2016. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016