Religion

Nos années libérales

Par Benjamin Medioni - mercredi 6 mars 2013

Nos années libérales

 

 

La synagogue consistoriale c’est un peu le gonzo du film porno. Ça fleure bon la transpiration, les images couleur sépia, et tu trouves que tout le monde en fait toujours beaucoup trop. Quand un jour, le rabbin de ma communauté m’a reproché du haut de son prêche d’être venu à la synagogue avec un costume mélangé de lin et de laine, ce fut la goutte de vin qui fit déborder le verre de kiddouch. Tout évolue, sauf ma communauté, où la seule tendance acceptable est celle des marocains qui se prennent pour des loubavitchs. Il m’a fallu savoir tourner la page du Testament et assumer mon statut de juif de Kippour, juif pour toujours. Alors, si Paul Smith est devenu le tailleur du diable, autant filer à l’anglaise chez les libéraux.

 

Retour vers le futur. Libéraux versus consistoriaux. Comment je suis passé de la synagogue façon pavillon de banlieue en briques rouges, au Palais des congrès. Là-bas, je suppliais qu’on me trouve une place pour m’asseoir quand j’arrivais aux aurores à Kippour, ici l’office de Kippour commence seulement à la Néhila. Et deux heures de jeûne à prier, c’est encore plus long que vingt-cinq heures… Avant, j’avais deux vigiles à l’entrée qui me fouillaient sans ménagement, aujourd’hui je vais écouter le shofar après être passé par un portique de sécurité plus moderne qu’au terminal 9 de Roissy. Pendant des années, je n’entendais pas l’heure précise que donnait le rabbin pour la fin du monde, aujourd’hui le rabbin du MJLF a un micro-cravate et une oreillette qu’Arthur n’a pas encore ramené des States. Hier, on séparait les femmes des hommes derrière un grillage en placo BA13, aujourd’hui, je mate comme un dingue toutes celles qui traversent l’allée en Marc Jacobs, la nuisette Darjeeling rafraîchit mieux que la citronnade. Je me souviens avoir longtemps pensé que le tunisien est un arabe qui ne s’assume pas, aujourd’hui je trouve que l’ashkénaze est un protestant qui s’ignore. Le Consistoire, c’était la communauté sous UV, là où les libéraux sont devenus le botox.

 

 

Il n’y a que dans le judaïsme traditionnel qu’on récite par cœur des passages en araméen ou en judéo-arabe qui n’existent plus dans les livres édités au 21ème siècle. Le judaïsme libéral chante en français des textes sacrés du 12ème siècle, on se croirait à la messe au moindre amen, mais je suis rassuré, l’attaché de presse de Beaugrenelle m’a assuré que le sermon de la semaine prochaine serait chanté façon gospel ou tzigane, tout dépendra de la production et des disponibilités de chacun. C’est ce qui me plaît au MJLF, l’ambiance détendue et la musique. L’austérité du vieux rabbi qui lit à toute vitesse un psaume que personne ne peut déchiffrer sans la traduction simultanée, je n’y retournerai plus. Chez les libéraux, on a tout un band aux pieds du rabbin. Rosh Hashana au sax, Hanouka au synthé, Pourim à la gratte électrique et kippour duo de violon et violoncelle, pour que les larmes soient plus en rythme et la repentance au diapason. Tout est affaire de décor et j’aime ça. Une ambiance moderne. Kamel Ouali et André Manoukian feront un jour partie du jury de Mon rabbin a un incroyable talent, je suis prêt à le parier.

 

 

Non mais où est-ce que tu as vu qu’il fallait neuf ans pour devenir juif ? Neuf années d’étude, de conduite vertueuse et de veilleuses allumées aux quatre coins de ton arrondissement ? C’est plus une conversion, c’est un permis à points. Au moins, la conversion libérale est en vitesse accélérée. Une lettre de motivation, un CV, deux photos d’identité et c’est parti. Come on sous le talith baby. On a des cours qui ressemblent à de vraies conférences de la Sorbonne, et pas une vieille en perruque qui parle à ma copine des différentes couleurs de ses règles. Et puis au moins, le mikvé est chauffé. Au Consistoire, l’immersion est une noyade. A Copernic, c’est l’oulpan dans un jacuzzi. Je préfère. Et puis je suis mal à l’aise, entouré d’hommes toujours habillés en noir qui n’aiment que le vin au goût de vinaigre et font tout le temps la gueule. Au moins à Pessah, on est dans la modernité, on a droit à du Nuit-Saint-Georges et la matza importée de San Francisco n’a pas un goût de ciment. Du coup, le seder est plus détendu. Trois heures de prières un soir en pleine semaine, ça passe toujours mieux avec du bon pinard plutôt qu’avec la villageoise de chez Habib Frères.

 

Le problème c’est que je crains d’être passé d’un extrême à l’autre. On ne peut pas critiquer le Consistoire et aimer Copernic, sans se dire que tous les excès sont dangereux. Sérieux, le Rabbin Williams, parlant français comme Jane Birkin alors qu’il est à Paris depuis quarante ans, c’était tellement surfait. Et que dire d’une femme qui officie ? Le rabbinat pour tous, c’est ça ? Quand j’entends Pauline Bebe, j’ai l’impression de voir Caroline Fourest revenir d’une manif. En plus, à l’écouter, la casherout est désormais résumée à l’obligation de cultiver bio, sans pesticide et par un travailleur déclaré et rémunéré convenablement… Le judaïsme rabbinique est autiste, sclérosé, mais le judaïsme libéral est édulcoré et trop décontracté, tu verras qu’un jour ils distribueront des iPad pour suivre la haftara, s’ils ne l’ont pas supprimé pour que l’office dure moins longtemps. Et les enchères pour lire la Torah se feront comme sur e-Bay, avec un système d’adjudication automatique et des questions au vendeur pour être sûr de tomber sur une paracha féministe… Libéral, conservateur ou traditionnaliste, judaïsme Benetton, Dior ou H&M, j’ai beau avancer à pas masqués, finalement je ne sais pas où me fixer. C’est aussi ça, ma religion. Avancer, courir, tourner, mais jamais s’arrêter de croire.

 

 

Benjamin Médioni

 

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Photos « Tefillin Barbie » © Jen Taylor Friedman (Creative Commons Licence)