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Mickey à Gurs

Par Cathie Fidler - lundi 24 avril 2017

Mickey à Gurs

 

«Mickey à Gurs» est un magnifique cénotaphe pour un artiste disparu, et une poignante évocation des lieux qui l’ont vu naître, et se trouver condamné. Co-écrit par Joël Kotek et Didier Pasamonik, publié par les éditions Calmann-Lévy sous l’égide du Mémorial de la Shoah, il est paru en octobre 2014.

 

Cet ouvrage contient l’intégralité des carnets inédits de Horst Rosenthal, un jeune dessinateur allemand, originaire de Breslau, en Silésie. Réfugié en France dès 1933, il tentera en vain d’y survivre, avant d’être interné dans plusieurs camps, le dernier étant Gurs, d’où il sera déporté vers Auschwitz pour y être assassiné le 11 septembre 1942.

 

Ces carnets, dont le héros emblématique est celui, détourné, de Walt Disney, racontent en dessins empreints d’un mélange de naïveté et d’ironie le quotidien du camp de Gurs, tel que l’a vécu et observé le jeune artiste Horst Rosenthal. Chaque illustration est commentée avec humour, et en français ! Leur but : distraire ses compagnons d’infortune. Ces modestes traces sont les seules qui nous restent de lui… Elles ont été miraculeusement sauvées par deux témoins clefs, qui en ont compris l’importance, et qui les ont plus tard confiées au Mémorial de la Shoah.

 

 

Les auteurs rappellent que le Camp de Gurs (dans les Pyrénées Orientales), ouvert tout d’abord pour « accueillir » la vague de Républicains espagnols fuyant le franquisme, servit dès 1940 de lieu d’hébergement (pour ne pas dire de « concentration », bien que ce terme-là ait été le premier utilisé) des prétendus ennemis de la nation : les ressortissants allemands ou autrichiens qui, pour la plupart antinazis, ou juifs, s’étaient réfugiés en France afin d’échapper aux exactions dont ils étaient les victimes dans leur pays. Dès le mois de mai 1940, il « accueillit » donc des milliers d’hébergés, dans des conditions de vie épouvantables, car le lieu était notoirement insalubre, un vrai bourbier en hiver, une fournaise en été.*

 

Les auteurs expliquent aussi en détail ce qu’a été le système concentrationnaire français, et comment Gurs, en particulier, a pu devenir l’antichambre de la mort pour 3907 internés. Quand on sait que toute trace de ce « camp de la honte » a très vite été effacée après la fin de la guerre, on est reconnaissant à Joël Kotek et Didier Pasamonik d’avoir ainsi rappelé son existence et érigé  ce mémorial à ses victimes.

 

 

Mickey à Gurs ne contient donc pas uniquement les émouvants dessins d’un artiste dont on devine qu’il aurait eu « une belle carrière » en d’autres temps, mais également leur descriptif détaillé, que l’on doit sans doute aux compétences de Didier Pasamonik, spécialiste de la bande dessinée. Il en décode pour nous le graphisme et les replace avec limpidité dans un contexte historique, littéraire et culturel. Cette partie-là du livre est passionnante  – mais elles le sont toutes – car elle explore les divers aspects de la vie qu’ont menée les « hébergés » dans ce lieu effrayant, si longtemps ignoré, autant que le fut, plus à l’est, le Camp des Milles.

 

Mickey, la petite souris innocente et cosmopolite, « comme métaphore du peuple juif », est ensuite l’objet d’une étude très pointue qui renvoie le lecteur des bestiaires antiques à la mythologie contemporaine, dont font bien entendu partie les personnages de Maus, créés par le dessinateur américain Art Spiegelman.

 

 

Et puis, il y a le lieu de naissance de Horst Rosenthal : d’entrée de jeu, un hommage posthume est rendu à Breslau-la-juive, une cité à présent anéantie, qui illustra « la symbiose en forme de leurre » entre un peuple et un lieu. Un peuple qui crut à son intégration dans une nation au point de souvent se convertir pour s’y fondre entièrement… avec le résultat que l’on connaît. L’analyse que font les auteurs de la situation particulière des Juifs allemands depuis le Moyen-Âge jusqu’à la montée du nazisme est saisissante. En s’appuyant sur cet exemple particulier (la judaïcité de la ville de Breslau), elle explique au néophyte comme au spécialiste de la question les tenants et aboutissants d’un anéantissement : « Une disparition aux conséquences incalculables » énoncent les auteurs. En guise de conclusion, ils détaillent l’ironie de ces dernières, un peu à la manière de Horst Rosenthal, en ramenant pour finir le petit Mickey à son Amérique natale.

 

Mickey à Gurs est bel et bien un livre de référence essentiel. Érudit, documenté, mais accessible à tous, il honore la mémoire de Horst Rosenthal, mort à l’âge de 27 ans. Que leurs auteurs soient ici remerciés de lui avoir consacré cette œuvre magistrale.

 

Cathie Fidler

*En passant, on se permet de noter que les femmes qui en furent les premières prisonnières n’étaient pas seulement venues de la région parisienne, en passant par le Vel’d’Hiv’. Nombre d’entre elles, qui vivaient dans le midi de la France, s’y étaient présentées directement sur convocation, ainsi que l’atteste ma propre histoire familiale. Elles firent partie de la première vague d’internées, qui eurent la chance d’en être libérées au plus tard à la fin de l’été 1940, grâce à la détermination du commandant Davergne.

 

Cathie Fidler est écrivain, auteur de Histoires floues, La Retricoteuse… et vient de publier Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch

Gratitude, le blog de Cathie Fidler

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Mickey à Gurs – Les carnets de dessins de Horst Rosenthal
Joël Koteck & Didier Pasamonik, avec la participation de Tal Bruttmann
Ouvrage publié sous la direction de Georges Bensoussan, Mémorial de la Shoah & Calmann-Lévy (22,90 €)

 

© photos : DR

Article publié le 30 avril 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

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